^M^ër ;co .CD :co le^^ 9^ ^«r--7-i^ v-<— c SCENES VIE DE THÉÂTRE %-.* %- -» «"sr- .' •«>4 ) . >- . . < N. i PAUis. — iMi'nniKui/ KMii. i: >rAHTixKT. v,vk mit. non. i SCENES VIE DE THÉÂTRE ABRAHAM DREYFUS =^^ PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES UUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, l5 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 1880 Droits de reproduction et de traduction réservés. PQ ■SSl. 'SCÈNES VIE DE THÉÂTRE L'ENVERS D'UNE REVUE I. — PROLOGUE Le cabinet du directeur. — Ameublement sévère. — Sur la pendule, un bronze quelconque, Homère ou Sapho, avec cette inscription : a Offert par les artistes du théâtre de Château- Landon à leur ancien direc- teur et ami J. Boulingrin. » — Coffre-fort imposant. — Bureau immense. — Le fauteuil du directeur est placé dans l'ombre, celui des visiteurs est en pleine lu- mière. — Sur un guéridon, une pile de journaux avec leurs bandes non décachetées, pour montrer qu'on dédaigne les critiques. — Çà et là quelques manus- crits non déroulés, pour éloigner les jeunes auteurs. BOULINGRIN, directeur du Théâtre International, l 2 SCENES DE LA VIE DE THEATRE. cinquante ans, l'air d'un homme désabusé, œil morne ; ÉVARISTE, auteur dramatique; trente ans; a renoncé au grand art pour embrasser les affaires. BOULINGRIN. — Alors, Combien serez- vous? ÉVARISTE. — Nous scroDS tfois : Séricourt, Valfleury et moi. BOULINGRIN. — EtTrézard? ÉVARISTE. — Trézard n'en est pas. BOULINGRIN. — Ah! pardou ! Il faut qu'il en soit. C'est lui qui a eu l'idée. ÉVARISTE. — La belle affaire!... Tout le monde l'a eue, l'idée! On sait bien qu'il vous faut une revue. BOULINGRIN. — C'est possible, mais... ÉVARISTE. — Enfin, soit... Nous n'avons pas le temps de discuter. Je prends Trézard. Ce n'est pas lui qui nous gênera... Pour ce qu'il fait!... BOULINGRIN. — A propos, VOUS avez un titre? ÉVARISTE. — Oui et non... Que diriez-vous de : Tout le monde sur le pont ? BOULINGRIN. — Peuh!... ÉVARISTE. — Et: Onlrend Vargent? BOULINGRIN. — C'cst bien vieux, ça ! ÉVARISTE. — Aimeriez-vous mieux : Les Folies de Vannée ? L ENVERS D UNE REVUE, BOULINGRIN. — Trop simple. ÉvARisTE. — Ou encore : Je vas Vdire à ton père ? BOULINGRIN. — Vous trouvcz ça drôle, vous? ÉVARISTE, froissé. — Drôle... drôle... Ça dépend comme on le dit... Si vous le dites mal.... BOULINGRIN. — Enfin, nous trouverons le titre plus tard. Combien avez-vous de ta- bleaux ? ÉVARISTE. — Tant qu'il vous en faudra. Combien avez-vous de femmes? BOULINGRIN. — Vingt à vingt-cinq. ÉVARISTE. — Une goutte d'eau... Vous ne pouvez rien faire avec ça. Il vous en faut au moins soixante. BOULINGRIN. — Peste ! comme vous y allez !. .. Soixante femmes!... ÉVARISTE, riant. — Oh ! pour ce qu'elles vous coûtent!... BOULINGRIN. — Ce Hc sont pas les appoin- tements, parbleu ! ce sont les costumes. ÉVARISTE. — Si vous avez déjà peur... BOULINGRIN. — Mais uou ! Je n'ai pas peur... je calcule; voilà tout. ÉVARISTE. — Et vous engagez Rosita?' BOULINGRIN. — Mais Rosita demande trois cents francs par représentation... 4 SCENES DE LA VIE DE THEATRE. ÉvARisTE. — Eh bien! vous les lui don- nerez. BOULINGRIN. — Jamais de la vie! ÉVARISTE. — Voyons, mon cher, ce n'est pas sérieux. Nous faisons une affaire ou nous ne la faisons pas. Si vous ne voulez rien ris- quer pour réussir... BOULINGRIN, avec amertume. — Hélas! j'ai déjà couru tant de risques! Quand m'apporte- rez-vous votre manuscrit? ÉVARISTE. — C'est aujourd'hui le dix... A la fin du mois. BOULINGRIN. — J'y compte... Mais venez me revoir. Nous causerons de tout cela. ÉVARISTE. — C'est convenu... A bientôt. (11 va pour sortir.) Sérieusement, vous tenez à Trézard? BOULINGRIN. — Je VOUS l'ai dit : Je suis en- gagé. ÉVARISTE. — Pauvre ami !... Heureuse- ment que vous allez gagner de l'argent avec nous. BOULINGRIN. — Je l'espèrc bien. (Évariste sort. — On frappe.) Entrez ! l'huissier. — Monsieur... c'est ce mon- sieur qui est déjà venu trois fois. BOULINGRIN. — Dites-lui d'attendre. L E X V E R S D UNE REVUE. II. — SUITE DU PRECEDENT Un mois plus tard. — Même décor. — Sur la chemi- née deux ou trois feuilles de papier timbré. — Quel- ques cheveux blancs déplus sur la tète du directeur. BOULINGRIN, déjà présenté. ÉVARISTE, déjà présenté. SÉRICOURT , auteur dramatique, soixante-treize ans ; a débuté en 1822; membre fondateur de la Société chantante des Enfants de Moynus; le nombre de ses œuvres a servi de base à diverses statistiques; quel- ques savants ont calculé que les lignes qu'il a écrites, mises bout à bout, iraient de Paris à San-Francisco; d'autres, que le poids du papier qu'il a noirci re- présente deux fois et demi ce que pèserait l'obé- lisque s'il était en plomb. VALFLEURY , auteur dramatique, quarante ans, ne cultive l'art que pour pouvoir encourager les artistes. TRÉZARD, associé d'auteur dramatique, n'a pas d'âge, sait lire, écrire et signer. BOULINGRIN. — ... Voyons, récapitulons les tableaux. Vous avez? ÉvARisTE. — Le Laboratoire, les Entrailles de la terre, l'Institut... BOULINGRIN. — L'Iustitut VU de l'exté- rieur? ÉVARISTE. — Mais non! la salle des séances... b SCENES DE LA VIE DE THEATRE. VOUS savez bien? c'est l'entrée de Galuchet au milieu de cette réception... BOULINGRIN. — Qu'il entre autrement! Je ne vais pas faire un décor de cinq mille francs pour une scène qui dure trois minutes. ÉVARiSTE. — Par exemple ! VALFLEURY. — Dites tout de suite que vous ne voulez pas jouer la pièce. BOULINGRIN. — Comment!... sÉRicouRT. — Vous coupez le tableau prin- cipal ! TRÉZARD. — C'est insensé!... BOULINGRIN. — Vojons, messicurs... ÉVARISTE. — Vous l'avicz trouvé charmant, ce tableau-là ! BOULINGRIN. — Permettez... ÉVARISTE. — Vous avez ri... BOULINGRIN. — C'cst pOSSiblc. * ÉVARISTE. — Il ne fallait pas rire, alors! BOULINGRIN. — Écoutez-moi donc, sapristi! Je ne vous demande pas de couper la scène; je vous dis qu'on pourrait l'arranger autre- ment. Si Galuchet arrivait devant l'Insti- tut... TOUS, ensemble. — Oh! BOULINGRIN. — Eh bien, quoi? ÉVARISTE. — Vous n'y peuscz pas... SÉRICOURT. — Comment voulez- vous... L ENVERS D UNE REVUE. TRÉzARD. — C'est insensé!... BOULINGRIN. — BoH ! bon! ne nous man- geons pas ! Vous voulez votre intérieur ? Vous aurez votre intérieur. N'en parlons plus. Quels sont les autres tableaux? ÉVARisTE. — Il y a l'Exposition maritime et fluviale, avec les inventions de l'année. BOULINGRIN. — Ahloui... toutes les indus- tries représentées par des femmes... C'est une bonne idée. sÉRicouRT. — Excellente ! J'en ai fait l'épreuve pour la première fois lorsqu'on a in- venté le moule à café... (Se tournant vers Évariste.) Vous n'étiez pas encore né, vous. ÉVARISTE. — Heureusement ! SÉRICOURT. — C'était la petite Tkéodorine qui jouait ce rôle-là... Elle chantait : Je suis le nouveau moule, Accourez tous en foule... Ça faisait un efiet extraordinaire. VALFLEURY. — Ça en ferait encore. BOULINGRIN. — Et qu'cst-ce que nous avons après l'Exposition maritime? ÉVARISTE. — L'Exposition de géographie... Toutes les femmes réunies dans un congrès pacifique. » SCENES DE LA VIE DE THEATRE. BOULINGRIN. — Un coiîgrès ? J'aimerais mieux un banquet. sÉRicouRT, à Évariste. — Il a raison. Je me souviens qu'en 1848... BOULINGRIN. — On pourrait placer un peu de danse après le banquet pour finir gaie- ment; nous intitulerions ça le quadrille des Nations. VALFLEURY. — Oui... ce serait assez gai. BOULINGRIN. — Voilà uu tableau. Qu'avez- vous encore^ ÉVARISTE. — La scène du verglas... Toutes ces dames tomberont par terre. C'est un effet sûr. BOULINGRIN. — Mais vous avez déjà cet effet là dans le tableau du Skating-Rink ! ÉVARISTE. — Ça ne fait rien... Elles tombe- ront d'une autre manière. Pourvu que le pu- blic s'amuse... SÉRICOURT. — On verra l'effet à la lec- ture. VALFLEURY. — C'est toujours pour lundi? BOULINGRIN. — Oui... Aiusi, soyez exacts, n'est-ce pas? TRÉZARD, gravement. — Sois tranquille... Je vais les faire travailler. L ENVERS D UNE REVUE. III. — LECTURE AU FOYER Le foyer des artistes. — Grand divan. — Petite table recouverte d'un tapis vert et chargée d'un plateau, avec carafe, verre, sucre et eau de fleur d'oranger. — Sur la glace de la cheminée, une lettre encadrée de noir : « Vous êtes prié d'assister aux convoi, service et enterrement de M. Jean-Marie-Etienne Solagnol dit Florestan, artiste dramatique, décédé dans sa SS"» année, etc. » SÉRICOURT , assis devant la petite table, lit la pièce Les autres auteurs et le directeur se tiennent derrière lui. Les artistes forment le demi-cercle. Poses di- verses exprimant la lassitude. SÉRICOURT, finissant la lecture : ... Terminons nons-nons Par de gais flons-flons Cette pièce joyeuse, Et chantons tons-tons, Répétons tons-tons. Vive à jamais la reine des chansons! SÉRICOURT ferme le manuscrit. — Tout le monde se lève. — Froid prolongé. — Le régisseur distribue les rôles en silence. ÉvARisTE , bas, à Valfleury. — Quelle glacière, hein! lO SCENES DE LA VIE DE THEATRE. VALFLEURY. — Oui... ils sont tièdes. sÉRicouRT. — Et puis, j'ai si mal lu! TRÉzARD, gravemant. — Je VOUS l'avais bien dit. La pièce est trop littéraire. BOULINGRIN. — Attendez ! Il m'est venu une idée : si au lieu d'un banquet... Il s'éloigne avec les auteurs. LES ARTISTES ENTRE EUX. — Est-CC aSSeZ mauvais? — Ne m'en parle pas!... Si tu voyais mon rôle ! — A quelle heure? — Onze heures précises. — Mais c'est très loin, ce quartier-là ! — Douze lignes... Une vraie panne ! — Quel homme, ce Florestan ! — Je demeure à côté de l'église. — Et on me donne un travesti! — L'avez-vous vu dans le Neveu du bourreau? — Non! Il paraît qu'il y était très bien? — Oh! superbe! — Et hier encore, Boulingrin me disait : C'est vous qui jouez l'Octroi. — Moi, je ne pourrai pas y aller... Je répète à la Porte-Saint-Martin. HERMANCE, blonde langoureuse, s'approche d'Éva- riste, avec un air navré. — Dites donc ! ÉVARISTE. — Quoi? HERMANCE, montrant son rôle. — Voilà ce que vous me donnez ! ! ! ÉVARISTE. — Mais, ma chère... L ENVERS D UNE REVUE. HERMANCE. — Ohîtenez... vous n'êtes pas gentil... (Elle s'éloigne.) ÉvARiSTE. — Voyons, Hermance... écoutez- moi... UNE JEUNE PERSONNE, accostant Trézard. — Monsieur, vous êtes l'auteur de la pièce? TRÉZARD. — Oui, mademoiselle, un des au- teurs. LA JEUNE PERSONNE, avec des larmes dans la voiX. — Eh bien, monsieur... pourquoi m'a-t-on retiré mon rôle? TRÉZARD. — Quel rôle? LA JEUNE PERSONNE. — Je faisais l'Es- pagne. TRÉZARD. — Ah! oui... l'Espagne à l'Expo- sition de géographie... Mais elle y est toujours, l'Espagne!... Personne ne vous a retiré votre rôle. LA JEUNE PERSONNE. — Alors, pourquoi le régisseur ne me l'a-t-il pas donné? TRÉZARD. — Parce qu'il a supposé que vous le saviez déjà. Qu'est-ce que vous avez à faire ? LA JEUNE PERSONNE. — Au moment où la France dit : « Qui vient là, maintenant? » je m'avance et je dis : « C'est moi, l'Espagne! » TRÉZARD. — Voilà tout?... Eh bien, vous le savez, ce rôle ! SCENES DE LA VIE DE THEATRE. LA JEUNE PERSONNE, suffoquant. — Ça ne fait rien, monsieur.... Je ne vois pas pourquoi on ne me donnerait pas mon cahier comme à tout le monde. ' TRÉzARD. — Votre réclamation est parfaite- ment juste, mademoiselle; venez avec moi. Il la conduit près du régisseur. Dans un coin, Séricourt est aux prises avec un vieux comédien de ses amis. — Mais tu sais bien que je fais toujours ce que je peux pour... — Tu appelles ça ce que tu peux?... Un rôle de vingt lignes!... c'est-à-dire que c'est une honte: m'offrircela, à moi qui ai ioxié Ruy Blas! — Aussi, est-ce à titre de service... — C'est cela! toujours la même chose... On ne se gêne pas avec un vieil ami de cinquante ans! c'est à lui qu'on demande des services, mais c'est aux autres qu'on donne les rôles! — Tu sais bien que dans une revue.... — Si encore le personnage était intéres- sant.... — Ah! pour cela!... — Tu vas peut-être dire que c'est un per- sonnage intéressant? Le Dé^fcZ... J'arrive après la scène du verglas qui est une scène déli- cieuse... l'envers d'une revue. i3 — Peuh! — Oui! délicieuse!... Etdès quej'arrive... pa- tatras ! toutes les patineuses se sauvent. Voilà ce que tu appelles un personnage intéressant? — Mais, mon vieux Casimir... — Non, vois-tu, laisse-moi ! laisse-moi ! ! ! Je suis las de l'ingratitude des hommes ! ! ! VALFLEURY , présentant une de ses protégées au directeur. — Voilà la petite dont je vous ai parlé pour la scène des vélocipèdes. Elle se tiendra très bien. N'est-ce pas, petite... tu n'auras pas peur? LA PETITE. — Oh! non, monsieur... je tra- vaille pour entrer au Conservatoire... IV. — REPETITION AU THEATRE La scène est éclairée par deux quinquets. — Le direc- teur-, les auteurs et le souffleur sont assis devant la rampe. — Les artistes se tiennent sur les côtés et dans le fond. LE RÉGISSEUR. — Voyons,place au théâtre!... Nous allons reprendre la scène des Agences de courses.... A toi, Galachet! GALUCHET, cinquante ans, joue le compère. — « Mais quelle est cette femme ? » I4 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE, LE RÉGISSEUR. — A VOUS, Clara ! CLARA, vingt-cinq ans, petite brune piquante. — a h' Agence de courses! on me traque de tou- tes parts,.. y> GALUCHET. — «. Vous voulez dire qu'on vous détraque... » sÉRicouRT, se levant. — Pardon, mon ami..., c'est un mot, cela... Faites-le valoir! GALUCHET. — Oh! je veux bien, moi! (Repre- nant.) oc Vous voulez dire qu'on vous détraque.^ CLARA. — « Oui, monsieur; après m'avoir renvoyée du champ de courses, on me chasse de chez moi, on saisit mon mobilier, on con- fisque mes enjeux, on s'empare de ma per- sonne, on me traîne devant les tribunaux et on me condamne à retourner en Angleterre I » GALUCHET. — oc Ah ! c'cst affreux ! » CLARA. — «c C'est révoltant ! » LE RÉGISSEUR. — A toi, Fanuy!... (Personne ne répond.) Eh bien 1 où est-elle donc ? UN GARÇON DE THÉÂTRE. — Mam'zcUe Fannj'? Elle n'est pas arrivée. LE RÉGISSEUR. — Comment! à deux heures! BOULINGRIN, doucement. — Elle est sans doute malade. CLARA, avec aigreur. — Je ne crois pas... Comme je l'ai vue passer tout à l'heure... dans sa voiture... l'envers d'une revue. i5 BOULINGRIN. — VoyoRs... continuoiis... CLARA. — Oui... oui... fais semblant de ne pas entendre, va!... GALUCHET, fredonnant : Jardins de l'Alcazar, Délices des rois maures... BOULINGRIN, à Galuchet. — Qu'est-ce qui vous prend, à vous? GALUCHET. — Rien, monsieur. (Avec intention.) Je chante la Favorite. LE GARÇON DE THEATRE. — La Voiciî... Tout le monde rit. FANNY, entrant. — Eh bien, quoi?... Qu'est- ce qu'ils ont donc tous à rire?... Sont-ils bêtes ! BOULINGRIN, sévèrement. — Vous êtes en re- tard, mademoiselle. FANNY. — En retard?... moi?... BOULINGRIN. — Vojons... placez-vous... A votre réplique, mademoiselle Clara ! CLARA. — a C'est révoltant. » FANNY, continuant. — « Révoltant! Mais ce qui m'arrive l'est encore plus!... » GALUCHET. — a Que VOUS arrive-t-il donc? » Valfleury entre à ce moment. k l6 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. FANNY. — Tiens, voilà Valfleury... (Elle va à lui.) Bonjour, Valfleury. LE RÉGISSEUR. — Mademoiselle... je vous en prie, restez en scène. FANNY. — On n'a donc plus le droit de dire bonjour à ses auteurs?... ÉvARisTE. — Sacré Edouard, va !... Il ne vient jamais que pour nous déranger. VALFLEURY. ■ — Ne faites pas attention à moi... Qu'est-ce qu'on répète? FANNY. — La scène du boulevard. VALFLEURY. — Mais elle est coupée ! TOUS, ensemble. — Allons donc ! VALFLEURY. — La ccnsurc n'en veut pas. ÉVARISTE. — Et tu ne nous l'as pas dit?... VALFLEURY. — J'ai cru que vous le saviez. FANNY. — Alors, je n'ai plus de rôle, moi ? VALFLEURY. — Dame ! FANNY. — Et vous crojez que j'accepterai cela? BOULINGRIN. — Il le faut bien!... FANNY. — Mais c'est une infamie! on n'a pas idée d'une horreur pareille ! ÉVARISTE. — Voyons, ma chère , ne vous échauffez pas; je vous ferai un autre rôle. FANNY. — Un autre rôle !... un autre rôle !... Est-ce que vous me remplacerez ma toilette ?... Faites donc des frais... L ENVERS D UNE REVUE. I7 BOULINGRIN. — Vouspourrcz l'utiliser, votre toilette. FANNY. — Ah! elleest forte, celle-là!... Est- ce que vous vous figurez que j'use mes vieilles robes? BOULINGRIN. — Si c'est une vieille robe... FANNY, furieuse. — Non ! monsieur, c'est une robe neuve, toute neuve, que j'ai fait faire exprès pour jouer dans votre sale revue î EXCLAMATIONS DIVERSES. — Oh ! — Sale revue! — Attrape! — C'est indigne! — Cette femme ose tout! — Qu'est-ce qu'elle a dit?... BOULINGRIN, sévèrement. — Mademoiselle, ceci passe les bornes... et je vous déclare... FANNY, changeant de ton. — Ah! puis... tu sais? si tu n'es pas content... Nouvelles rumeurs. — Rires. — Tapage. — Désordre général. ÉVARiSTE. — Et dire que c'est tous les jours comme cela! sÉRicouRT. — Mais autrefois on n'aurait pas tolère un pareil scandale. Tenez, quand j'ai fait jouer Tout Paris en omnibus, il y avait au théâtre Montansier une nommée Rosa- Jinde... BOULINGRIN, aux auteurs. — Mes chers amis, 1» SCENES DE LA VIE DE THEATRE. je VOUS en prie, continuez sans moi... Je vais essayer de la calmer... (Il emmène Fann3\) sÉRicouRT. — Continuez... continuez... Ça lui est facile à dire, maintenant que notre scène est coupée par la censure. TRÉzARD, gravement. — Il faut la remplacer... SÉRICOURT. — Certainement.... Mais par quoi? ÉvARisTE. — Si nous faisions une scène sur la femme-médecin? SÉRICOURT. — C'est cela! avec un couplet sur l'air de l'Apothicaire... VALFLEURY. — Moi, je préférerais une scène sur le phylloxéra. ÉVARISTE, criant. — Mais c'est de l'année dernière, le phylloxéra... Entends-tu?... C'est de l'année dernière ! VALFLEURY. — Puisqu'il a reparu cette année... SÉRICOURT. — Enfin... nous chercherons autre chose... Passons au quatrième tableau. Quelle est la réplique? LE SOUFFLEUR, lisant sur le manuscrit. — « Toutes les nouveautés littéraires... » LE RÉGISSEUR. — AUoRs! sileuce! GALUCHET. — J'entre par la droite, n'est-ce pas? LE RÉGISSEUR. — Oui.., avcc VActuaUté. l'envers d'une revue. 19 sÉRicouRT. — Où est-elle V Actualité'^ LE RÉGISSEUR. — Ne m'en parlez pas !... C'est comme un fait exprès... Ordonnance du médecin. VALFLEURY. — Ah bah ! . . . Est-cc que?... LE RÉGISSEUR. — Tout justc! La voilà obli- gée de rendre son rôle... C'est bien sa faute, par exemple!... Je lui avais prédit ce qui ar- riverait. SÉRICOURT. — Comment pouviez-vous sa- voir?... LE RÉGISSEUR. — Avec Cela que nous ne connaissons pas le coupable... Il n'en fait ja- mais d'autres!... CLARA, soupirant. — Oh! Oui... LE RÉGISSEUR. — Clara peut vous le dire... c'est la perte du théâtre, cet homme-là... SÉRICOURT. — Bien! Bien!... Continuons, s'il vous plaît ! Entrée de plusieurs jeunes actrices. BOULINGRIN, revenant à sa place. — Allez, Ga- luchet ! LE COMPÈRE. — œ Ohîles jolies personnes! ;a l'une d'elles.) Qui étes-vous, ma belle enfant? LA BELLE ENFANT. — « Je suis la Femme gènantede Gustave Droz, l'enfant chéri de la Vie parisienne. » 20 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. sÉRicouRT, à Évariste. — Dites donc ! si au lieu de la Vie parisienne nous mettions le Figaro?... ÉVARISTE. — Mais ça n'aurait plus de sens! SÉRICOURT. — Qu'est-ce que ça fait? un journal ou l'autre... (Au souffleur.) Mettez le Figaro. LE COMPÈRE, reprenant. — « Et ces deux jeunes filles? » LE SOUFFLEUR, lisant le rôle de V Actualité. — «. Elles représentent l'héroïne d'un roman à sensation : Chaste et infâme. » PREMIÈRE JEUNE FILLE, s'avançant en roulantdes yeux furibonds. — a Infâme ! » BOULINGRIN. — Bravo ! DEUXIÈME JEUNE FILLE, sur le même ton. — « Chaste ! » BOULINGRIN. — Mais uou, mon enfant, il ne faut pas dire œ Chaste » comme votre cama- rade dit a Infâme. » Baissez les yeux et prenez un air innocent comme ceci : « Chaste ! » LA JEUNE FILLE, d'un air dégagé. — a Chaste ! » BOULINGRIN. — Ce n'cst pascela... Vous jetez le mot, comme s'il vous brûlait... Il faut pro- noncer lentement, en douceur... « Chaaasste! » LA JEUNE FILLE. — « Chast ! » BOULINGRIN. — Très mauvais!... Vous n'a- L ENVERS D UNE REVUE. vez pas compris. Et elle n'a qu'un mot à dire ! ÉVARisTE. — C'est peut-être justement cela qui la gêne... Elle dirait mieux une phrase... (A la jeune fille.) Voyons... dites : œ Je suis chaste. » LA JEUNE FILLE, imitant madame Judic. — a Je suis chaste! » BOULINGRIN, sautant sur sa chaise. — Horrible ! . . . Elle ne le dira jamais. (Prenant la jeune fille par le bras.) Sapristi !... Ce n'est pourtant pas diffi- cile. (Criant.) œ Je suis chaste ! « LA JEUNE FILLE, pleurant. — Mais, mon- sieur... je... je... je le dis comme je le sens ! VALFLEURY. — Elle a raison... Laissez-la donc tranquille, cette enfant! Ne pleure pas, va, ma fille... C'est moi qui t'apprendrai à dire oc Je suis chaste. » BOULINGRIN, au régisseur. — Qu'est-Ce qui vient après Chaste et infàine ? LE RÉGISSEUR. — Un changement à vue pour le ballet suisse. sÉRicouRT. — Mais il y a le Chalet pour la réplique du changement ! BOULINGRIN. — C'est juste... Le Chalet des Sapins... (Au régisseur.) C'est la petite des Va- riétés, n'est-ce pas? LE RÉGISSEUR. — Oui. BOULINGRIN. — Eh bien, appelez-la ! 22 SCENES DE LA VIE DE THEATRE. LE RÉGISSEUR, criant. — Le Chalet des Sa- pins!... où êtes-VOUS donc?... (A Boulingrin.) Elle doit être cachée dans quelque loge... (On en- tend le bruit d'une porte qui se ferme.) Tenez, je pa- rie que c'est elle.;. (Cherchant à percer l'obscurité de la salle.) Voulez -VOUS répondre? LE CHALET DES SAPINS, accourant.— Voilà! voilà!... LE RÉGISSEUR. — Ah! enfin! BOULINGRIN. — Pourquoi ne restez-vous pas en scène, mademoiselle?... Qu'est-ce que vous avez à faire dans la salle?... LE CHALET DES SAPINS. — C'est ma bottiue qui était délacée... BOULINGRIN. — Elle sc délace bien souvent, votre bottine. (On rit.) Faites-y attention!... Allons, suivons ! LE COMPÈRE. — oc Oh! le joli montagnard! Qui es-tu? » LE CHALET DES SAPINS. — « Le Chalet des Sapins,un nouveau livre destiné à la j eunesse. » LE COMPÈRE. — a Et que nous montres-tu? » LE CHALET DES SAPINS. — ,ji>»w"' Rupiii. m^.iijjpiJiifiippip^ipvpnippiPiPiipi^^ 60 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. domicilié et parlant comme ci-dessus, laissé copie du présent. y> Coût : Septfrancscinquante-septcentimes. Signé : a Tabourel. » VIII. — AU THEATRE. Le théâtre est dans une obscurité presque complète. On entend un grand bruit dans la coulisse; c'est l'auteur qui a dégringolé dix marches et est venu tomber dans un décor. Il entre en boitant. TRUBERT. — Ah! mon cher... arrivez donc! Je vous attendais avec une impatience... GASTON, se frottant le genou. — Je suis en re- tard'^ TRUBERT. — Non ! mais nous voilà bien plantés ! GASTON. — Que se passe-t-il donc? TRUBERT. — Il se passe d'abord que la cen- sure a vu des allusions politiques dans votre troisième acte... Vous savez? la scène entre Romulus et Flavius : Quand un gouvernement veut être respecté, Il faut qu'il sache user de son autorité... GASTON, désolé. — On vcut que je change cela? ROMULUS. Gl TRUBERT. — Probablement... Allez voir ces messieurs, vous vous entendrez avec eux. — Maintenant, autre chose : Gaudru m'a renvoyé son rôle. GASTON. — Allons donc ! TRUBERT. — Il a été froissé de votre attitude à son égard. GASTON. — Moi!... Je l'ai froissé? TRUBERT. — Il le dit. Il prétend qu'hier, à la répétition, vous avez affecté de ne pas l'écouter pendant qu'il récitait sa tirade. GASTON. — Mais je faisais une correction avec le souffleur ! TRUBERT. — Justement. C'est ce qui a blessé Gaudru. Vous savez comme il est susceptible. Il faut que vous alliez le voir. GASTON. — Pour quoi faire ? TRUBERT. — Pour qu'il reprenne son rôle, parbleu ! Aimez-vous mieux que votre pièce ne soit pas jouée? A votre aise! GASTON. — Ah ! si je n'avais pas déjà annoncé à tout le monde... (Brusquement.) Où demeure- t-il, ce Gaudru? TRUBERT. — Route de la Révolte, n° i43... . C'est du côté de Neuilly ou de Levallois-Per- ret, je ne sais pas au juste. GASTON. — C'est bon! j'y vais! 4 62 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. TRUBERT. — Et puis, n'oiiblicz pas la cen- sure ! GASTON. — Non ! Il sort. TRUBERT, criant. — Ni le copiste! Déporte, 37, rue Saint-Marc, au quatrième, la porte à gauche... IX. — DEVANT LE THÉÂTRE. Gaston de Rivesaltes sort du théâtre. —Un monsieur s'approche de lui et le salue très poliment. LE MONSIEUR. — Pardon, monsieur... c'est à M. Gaston de Rivesaltes, l'auteur de Romulus, que j'ai l'honneur de parler? GASTON. — Oui, monsieur... LE MONSIEUR. — J'ai appris, monsieur, que le rôle le plus important de votre pièce, — un rôle de vestale, je crois, — avait été confié à mademoiselle Antonia, du théâtre des l"'olies- Plastiques... GASTON. — En effet. LE MONSIEUR. — Vous iguorez peut-être, monsieur, que ce rôle revenait de droit à une artiste attachée depuis longtemps auPrjtanée, mademoiselle Olympe... GASTON. — Je ne savais pas... ROMULUS. 63 LE MONSIEUR, sèchement. — Vous devriez savoir GASTON. — Ah! permettez... LE MONSIEUR. — Quand on se mêle de faire jouer des pièces de théâtre, il faut être au cou- rant des.usages dramatiques... GASTON. — Pardon ! mais... LE MONSIEUR, s'animant. — Si VOUS ne les connaissez pas, apprenez-les ! GASTON. — Monsieur... cette façon de parler... LE MONSIEUR , élevant la voix. — C'est la mienne! Si elle vous déplaît... GASTON. — Plus bas!... Je vous en prie... On nous regarde. LE MONSIEUR. — Ça m'est égal ! je n'ai peur de personne, moi ! GASTON. — Moi non plus!... et je n'entends pas... LE MONSIEUR. — Très bien. Je vous ai com- pris... Voici ma carte. GASTON. — Voici la mienne; seulement... LE MONSIEUR. — J'ai bien l'honneur de vous saluer. 11 disparaît. GASTON, seul, lisant la carte. — « Achille Bu- chard, officier au 173^ de ligne. » Eh bien , voilà unejolie affaire!... Allons chercher des témoins! 64 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. X. —UNE PAGE DU CARNET DE L'AUTEUR. Z^^e^ <^^ ^^ ^ ff-UT .V"- •*-**'^io*.«afe^ i-^ V^"^ ^ t,.^- f/ ^--',^.r:^ {!luUj-^, L^it^,^ û^^a^^Kt ROMULUS. 65 XI. — APRÈS LA BATAILLE. Montbrison de Paris 489 — O4 — 12. 35. Alfred Lambertin, conseiller préfecture, Montbrison. Succès assez vif — coup de sifflet pour allu- sion politique couvert d'applaudissements — Trubert enchanté. GASTON, A MONSIEUR ALFRED LAMBERTIN, Montbrison. Ah! mon vieux camarade, tu as manqué une jolie occasion de t'amuser hier au soir! C'était la première de Romulus, mon cher! La pre- mière de Romulus! Tu penses si Gaston exultait!... Non! vrai!... tu as perdu de ne pas voir cela... Romulus a eu un succès de fou rire!... Tu ne te figures pas comme cette tra- gédie est amusante ; vraiment, quand ce pauvre Gaston veut être drôle, il ne réussit pas à moitié! Les artistes étaient à la hauteur de la pièce, c'est tout dire; quant à la belle An- 4- ()G SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. tonia, la nouvelle Rachel, lorsqu'elle a reparu au troisième acte en costume de vestale sa- crifiée, on lui a demandé son rondeau des Princesses du Macadam. Ah. \ quel succès! 11 y a eu pourtant un brave spectateur que tout cela n'amusait pas et qui a lancé un coup de sifflet au moment où Romulus prédisait la gloire de Rome ; la claque a répondu par une bordée d'applaudissements. Tu dois me trouver un peu dur? c'est la faute de notre auteur, qui n'est pas un mauvais garçon, mais qui m'agace avec ses manières prétentieuses. Figure-toi qu'il est venu lui- môme m'apporter mon fauteuil au ministère, pour se faire admirer dans son nouveau per- sonnage. Quel poseur ! Je te serre la main, RAYMOND. Reçu de MM. Schmidt, Wilson et compagnie, pour le compte de M. Gaston de Rivesaltes, la somme de quarante mille francs, valeur en compte. Paris, le 25 janvier 1878. TRUBERT. ROMULUS. 67 D. P. F. 22 375 ". Le '^5 aviil prochain, je payerai à madame Robert, couturière, ou à son ordre, la somme de vingt-deux mille trois cent soixante-quinze francs, valeur en marchandises. Paris, le 25 janvier 1878. GASTON DE RlVESALTES. 27, avenue Murillo. XII. — FRAGMENT DE LETTRE. ... C'est vrai, mon cher père, j'avoue que j'ai agi avec imprudence, mais tu reconnaîtras aussi que ma situation était réellement em- barrassante et que je n'avais pas d'autre moyen de m'en tirer. Cette « escapade » te coûte cent mille francs, dis-tu? Soit! Mais il me semble que mon honneur vaut bien cette somme, et tu ne voudras pas me pousser au désespoir, à ce conseiller fatal qui, hélas!,.. XIII. — ÉPILOGUE. (Extrait du Moniteur des Coulisses.) «■ M. Gaston de Rivesaltes, le sympathique 68 SCENES DE LA VIE DE THEATRE. auteur de Romulus, a quitté Paris ce matin pour se rendre au Havre, où il s'embarquera pour New^-York. II doit faire partie, dit-on, de l'expédition formée par M. James Gordon Bennett pour explorer les glaces du pôle nord. » Bonne chance à notre jeune compatriote, et puisse cette campagne lui être plus favorable que son dernier voyage sur l'océan drama- tique! » ^ LA REPRISE DES FORÇATS DE L'HONNEUR C'était à une répétition de la pièce nouvelle qui devait passer œ incessamment » au Théâtre-Populaire. Les auteurs, Robinet et Cerneuil, étaient à l'avant-scène, et Stéphane venait de dire pour la cinquième fois : « Ah! madame... fasse le ciel que je n'arrive pas trop tard ! » lorsque Robinet le pria de recommencer cette phrase. C'est à ce moment que Saint-Phar haussa les épaules... Il faut vous dire qu'il y avait un froid entre Saint-Phar, l'inteHigent directeur du Théâtre- Populaire, et ceux qu'on appelait « les heureux 70 SCENES DE LA VIE DE THEATRE. auteurs du Comte Edouard ». Après le vif succès de ce drame à la Renaissance- Histori- que, Saint-Phar avait demandé une pièce aux heureux auteurs. Ceux-ci la lui avaient pro- mise; ils avaient justement une idée admira- ble... et quel titre ! La Ceinture de fer, cinq actes et huit tableaux, avec un rôle magnifique pour Stéphane; c'était deux cents représentations assurées; avant quinze jours ils auraient livré le manuscrit, etc.. Et, six mois après cette promesse, on n'avait pas encore lu les deux derniers actes de la Ceinture de fer, tandis que les trois premiers, sans cesse remportés et rapportés pour les changements faits en scène, surexcitaient depuis plusieurs semaines les nerfs des auteurs, des acteurs et du directeur. Le directeur avait pris le parti k de ne plus rien dire ». Il restait à sa place, immobile et muet, se contentant de mordiller le bout de ses doigts et de tenir ses yeux fixés sur les toiles du haut, lorsque Robinet se levait pour faire une nouvelle observation. Voilà où en étaient les choses, lorsque le directeur du Théâtre-Populaire se laissa aller au susdit mouvement d'épaules. Robinet l'avait vu. 11 se tourna vivement vers lui: - Vous dites, monsieur? LA REPRISE DES FORÇ A TS D E L'HOS' \E UR.. 71 Il y eut un silence. Saint-Phar, impassible, regardait le plafond. Robinet reprit d'une voix étranglée par l'émotion : — Vous m'avez parlé, je crois? Saint-Phar, au temps où il était acteur, avait joué les rôles de dignité. Il excellait dans l'art de se contenir; et c'est avec le plus grand calme, d'un air souverainement poli et froid, qu'il ré- pondit : — Nullement, monsieur... nullement. Robinet, lui, n'était pas calme. Il répliqua : — C'est qu'il m'avait semblé... ■ — Quoi, monsieur? — Que vous haussiez les épaules. Un imperceptible sourire éclaira les lèvres de Saint-Phar. Robinet n'y tint plus : — Et je n'aime pas cela, entendez-vous! Cerneuil s'était levé. Il avait compris que le moment était venu de soutenir son collabora- teur. — Nous n'aimons pas cela, ajouta-t-il... et nous ne le souffrirons pas ! Saint-Phar se leva à son tour : — Pardon, messieurs, fit-il sans se départir de sa dignité, je vous ferai observer que vous êtes ici sur mon théâtre et que, sauf moi, personne n'a le droit d'y élever ia voix. 72 SCENES DE LA VIE DE THEATRE. — Allons doncl — Je dis : personne! Et sur ce mot : personne, accentué nette- ment, Saint-Phar regarda les auteurs de la Ceinture de fer avec un air de suprême auto- rité. Robinet éclata le premier : — Ah! c'est ainsi que vous le prenez? Eh bien, restez-y sur votre théâtre ! nous n'y mettrons plus les pieds. — Ah ! mais non, par exemple ! — Dirigez-le comme vous pourrez... — Ce n'est pas nous qui vous y aiderons ! Saint-Phar sourit de nouveau et murmura : — Je l'espère bien ! Robinet bondit : — Qu'est-ce que vous espérez? — Que vous ne m'aiderez pas à me rui- ner. — Nous? — Oui... vous! — Et comment cela, s'il vous plaît? — En m'apportant des pièces comme celles que vous faites. Saint-Phar, si calme d'abord, commençait à s'échauffer. 11 continua : — Des pièces qu'on répète pendant un an sans pouvoir en sortir. LA REPRISE DES FORÇ ATS DE L'H 0\X E UR. 73 — C'est trop fort ! — Oui... c'est trop fort! Dire que tren.te per- sonnes s'échinent depuis trois mois sur trois malheureux actes auxquels on ne comprend rien... — Oh! — Vous n'y comprenez rien vous-mêmes... Savez- vous seulement ce que vous voulez? Non, vous ne le savez'pas! Robinet blêmissait ; Saint - Phar , rouge comme un coq, allait toujours : — Où sont vos deux derniers actes? Vous deviez les apporter hier... Mais ils ne sont pas faits, vous ne les ferez jamais... et il faut que nous soyons là, acteurs, régisseuretdirecteur, prêts à subir tous vos caprices et obligés de sup- porter vos ridicules observations?... Eh bien non ! non ! ! non ! ! ! J ai trente ans de théâtre, et ce n'est pas après trente ans de théâtre qu'on se laisse conduire par des auteurs tels que vous! Ces derniers mots, lancés d'une voix écla- tante, avec un geste hautement dédaigneux, allaient produire un effet énorme. Cerneuil vit le coup et se précipita devant son ami : — Tais-toi, dit-il, ne nous commettons pas avec ce monsieur ! Et se tournant vers Saint-Phar, qui se 5 •'» SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. tenait campé, les bras croisés, les yeux fixes, les narines frémissantes... — La Société des auteurs dramatiques ap- préciera l'injure faite à deux de ses membres. Saint-Phar n'avait pas bougé. Cerneuil échangea un regard avec Robinet. — En attendant, ajouta-t-il, nous retirons notre pièce. Sur ce mot, Saint-Ph'ar passa de l'indigna- tion au ricanement. — Ah! ah! fit-il, c'est donc cela! Voilà où vous vouliez en venir? au retrait de la pièce... Il fallait le dire tout de suite. Vous nous auriez épargné une rude peine ! — Nous faisons toutes nos réser\'^es au sujet de l'indemnité... — Oui... oui... reprenez votre pièce, allez! C'est ce que vous avez de mieux à faire. — Et nous déférerons à la Société des au- teurs dramatiques... — Tout ce que vous voudrez. Allez, mes- sieurs, allez!... je ne vous retiens pas. Les auteurs ainsi congédiés étant partis, les acteurs assemblés pour la répétition ayant disparu à leur tour, il ne restait plus que trois personnes en présence : le vieux souffleur Ulric, immobile sur sa chaise; le régisseur Roseval, debout, tremblant, attendant des LA REPRISE DES FORÇ A TS DE L'HOSXE UR. 75 ordres; et M. Saint-Phar, arpentant la scène, sombre, agité, silencieux... Tout à coup, le directeur s'arrêta et dit à haute voix : — Qu'allons-nous faire, maintenant? Saint-Phar n'avait pas l'habitude de consul- ter ses inférieurs. Cette interrogation ne s'adressait qu'à lui-même, c'était un lam- beau de monologue. Pourtant, Roseval pensa qu'il pouvait y ré- pondre. Il glissa timidement ces deux mots ; — Une reprise... — Une reprise! rugit Saint-Phar en se tournant brusquement vers le pauvre régis- seur, mais laquelle? Je vous le demande! la- quelle ? Et il se remit à marcher, comme Napoléon dans les pièces de l'ancien Cirque-Olympique. Ce fut le vieux souffleur qui rompit le si- lence. — Dites donc, Roseval ! fit-il en interpel- lant son camarade, d'un air dégagé, vous rap- pelez-vous les Forçats de l'honneur? Cette simple phrase produisit l'effet attendu. Le directeur s'arrêta de nouveau. — Les Forçats de l'Honneur, murmura-t-il, c'est une pièce qui a eu un grand succès au- trefois... 76 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. — Et qui n'a pas été reprise, ajouta le souf- fleur. — Vous croyez ? — J'en suis sûr... On n'a jamais pu trouver un acteur pour le rôle de Fontenoy... — Ah ! c'était Fontenoy? — Et madame Paul. Ils avaient une scène au troisième acte!... Ah! quelle scène! Je n'ai rien vu de plus beau au théâtre... Et le cin- quième acte, donc ! Q uand M. de Solange ar- rivait et disait au banquier qui croyait l'avoir assassiné : a Excusez-moi, monsieur, de vous avoir fait un peu attendre... » Je vois encore Montléry dans ce rôle-là ! — Montléry jouait ? — Je crois bien! c'était son plus beau rôle... c'est là-dedans qu'il a débuté. Et le père Si- monnet, qui figure aujourd'hui aux Délasse- ments-Lyriques, c'était lui qui jouait le ban- quier. Moi, j'ai créé le rôle de l'officier de marine, M. de Versac... Ah! c'était le bon temps ! — Quand a-t-on joué cela? — En ;i8. — Quarante et un ans ! La pièce a dû vieillir. — Mais non ! pas trop... vous verrez. Il y a quelques mots à éplucher par-ci par-là... des LA REPRISE DES FORÇ ATS DE L'HONNEUR. 77 cheveux blancs; mais le fond -est très empoi- gnant... — Qui est-ce qui pourrait jouer cela? Croyez- vous que Stéphane... — Parfaitement. Stéphane sera bon. Il n'a pas la chaleur de Fontenoy, il manque de souffle, il sera gêné dans les passages de force... mais il a du sentiment, de la tenue, et il est surtout très aimé du public. Pour moi, il peut jouer le rôle... Dame, ce ne sera pas Fontenoy ! Saint-Phar avait laissé parler le vieux souf- fleur sans l'interrompre. Il en savait assez maintenant; le moment était venu de repren- dre son rang. — C'est bien, mon ami, dit-il à Ulric... j'avi- serai. Et il se retira, laissant ses deux employés saisis de crainte et de respect. Deux jours après, les journaux de théâtre publiaient la note suivante : «t Par suite d'arrangements intervenus entre la direction du Théâtre-Populaire et les au- teurs de la pièce qui était en cours de répéti- tions, la première représentation de la Cein- ture de fer se trouve indéfiniment ajournée. ■D En attendant la pièce qui devait passer après celle-ci et qui sera signée d'un nom cher SCENES DE LA VIE DE THEATRE. au public, M. Saint-Phar va reprendre un drame de feu Palagniez et Destourville, deux auteurs qui ont eu leur heure de célébrité et qui ont fait pleurer bien souvent les hommes de la génération précédente. » Les Forçats de l'Honneur furent joués pour la première fois le 12 avril i838, au théâtre des Jeux-Dramatiques et littéraires, une ancienne salle bâtie sur l'emplacement qu'occupent au- jourd'hui les grands magasins à\î Progrès uni- versel. La pièce eut cent cinquante représen- tations, ce qui était énorme pour l'époque; depuis elle n'a jamais été reprise. » Le rôle de Gercourt, une des belles créa- tions de Fontenoy, sera joué par Stéphane, qui s'y montrera, dit-on, sous un jour absolu- ment nouveau; le principal rôle de femme, celui d'Emmeline, créé par madame Paul, servira aux débuts de mademoiselle Cordelia Ruber, la jeune première qui a obtenu der- nièrement tant de succès au théâtre de Bruxelles. » On voit que la première représentation des Forçats de l'Honneur joindra au vif attrait d'une résurrection littéraire tous les éléments de curiosité qu'on est habitué à rencontrer dans le théâtre si intelligemment dirigé par M. Saint-Phar. » LA REPRISE DES FORÇATS DE L'HOXXEUR. 'jg Cette note tomba sous les yeux de feu Des- tourville... qui n'était pas mort. Palagniez était seul entré dans l'immortalité; Destourville vivait encore et portait très allègrement ses soixante-dix-neuf ans. Il demeurait au cinquième étage d'une maison située rue des Moines, aux BatignoUes, et les habitués du square connaissaient par- faitement ce petit vieillard propret, qui venait s'asseoir tous les jours à la même place et qui décrivait des cercles sur le sable avec un ma- gnifique jonc à pomme d'or. Mais ils ignoraient, par exemple, que ce brave homme était l'auteur d'environ soixante drames ou vaudevilles, joués jadis au boule- vard du Temple, et qu'il avait eu, comme di- saient les journaux, son heure de célébrité. Tout le monde l'ignorait d'ailleurs, sauf trois ou quatre vieux amis de Destourville, anciens auteurs ou acteurs, aussi inconnus que lui. Depuis plus de vingt ans, son répertoire avait été complètement abandonné ; les quelques théâtres de banlieue qui pendant longtemps lui avaient été fidèles ne jouaient plus que les -drames du jour, et la province elle-même, con- vertie à l'opérette, avait oublié les noms de ses plus fameux succès: Paquot et Pâquerette, Pierre le voleur, le Marquis de Saint-Ebne, 8o SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. les Nuits du Belvédère, Léontine Bernard, l'Usurier gentilhomme , et son plus grand titre de gloire : les Forçats de VHonneur, une pièce que l'Académie française avait failli cou- ronner comme ouvrage utile aux mœurs. Vous pensez si Destourville fut surpris en lisant la note du Courrier des Spectacles! Sur- pris et froissé. Certes il avait renoncé à toute prétention, ce pauvre Destourville; il savait fort bien que son temps était passé et que d'autres régnaient à leur tour dans les théâ- tres où il avait trôné jadis. Mais qu'on allât jusqu'à le croire mort, comme son collabora- teur, non ! c'était trop fort. Passe encore pour feu Palagniez; il n'avait plus le droit de récla- mer, celui-là, et puis, il avait si peu travaillé à la pièce... mais feu Destourville! L'auteur des Forçats de l'Honneur résolut d'adresser une lettre au directeur du journal^ une lettre spirituelle; c'était la meilleure ma- nière de prouver qu'il était bien vivant. Il prit sa bonne plume et écrivit : « Monsieur le rédacteur, j) La nouvelle que vous publiez dans votre journal, toujours si bien informé, au sujet de la prochaine reprise des Forçats de l'Honneur^ LA REPRISE DES FORÇATS DE L'HONNEUR. Si est exacte de tous points... sauf en ce qui me concerne. T> Dussé-je contrarier vivement ceux de mes confrères qui se réjouissaient déjà de ma dis- parition, je suis forcé de leur avouer que la Camarde n'est pas encore venue frapper à ma porte. y> Mon a heure de célébrité » a sonné depuis longtemps, il est vrai; et je ne vais plus au spectacle; mais j'assiste de loin à celui que nous donnent nos novateurs littéraires, et je m'y amuse trop pour avoir envie de le quitter. » Sur ce, monsieur le rédacteur, je retourne dans la tombe que vous aviez si vite refermée sur moi, et je vous prie d'agréer l'hommage de ma parfaite considération. » Le Courrier des Spectacles inséra la lettre en la faisant précéder de ces réflexions : tt II paraît que nous avons contristé, sans le vouloir, l'un des auteurs de la pièce qu'on va reprendre au Théâtre-Populaire. Les Forçats de V Honneur ont deux pères que nous avions crus morts tous deux. Nous nous trompions de moitié. Celui qui a survécu, M. Destour- ville, nous fait l'honneur de nous écrire pour réclamer contre cette fâcheuse supposition. 5. 82 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. y> Aucune rectification ne pouvait nous être plus agréable, et nous insérons la lettre de l'honorable M. Destourville avec un plaisir que ne gâte même pas la petite pointe d'amer- tume dont notre correspondant n'a pu s'af- franchir. L'auteur des Forçats de l'Honneur a bien tort de croire qu'on se réjouissait de sa disparition ; pour notre part, nous ne nous en étions même pas aperçus... Mais nous sommes heureux d'apprendre que M. Destourville est encore de ce monde, et nous applaudissons de grand cœur à la résurrection du drame que les a novateurs littéraires » avaient si mécham- ment enterré. y> Cette réplique fit un certain bruit. On ^ parla le soir au café des Variétés. — Avez-vous vu, dit Robinet, comme le Courrier des Spectacles a mouché ce pauvre Destourville ? Ce qui valut à Robinet cette réponse : — Le plus ridicule des deux n'est pas celui qu'on pense. Destourville est un brave homme qui n'a pas l'habitude d'écrire aux journaux et qui s'en tire à sa façon ; et Trie-Trac fait son métier de journaliste en s'escrimant en vingt lignes sur une lettre qui n'en valait pas deux. — Eh bien, alors, le plus ridicule?... LA REPRISE T>ES FORÇATS DE LHONNEUR. S^ — Le plus l^iSicule, c'est vous, qui vous mêlez de ce qui ne vous regarde pas. Là-dessus, Robinet s'était fâché, on en était venu aux mots, les amis avaient dû intervenir, et, en fin de compte, on avait éreinté l'auteur des Forçats de VHonneur, cause involontaire du débat. Pendant ce temps, les répétitions de la pièce se poursuivaient activement. Destourville, après avoir attendu vainement durant plusieurs jours un bulletin de con- vocation, se présenta enfin au Théâtre-Popu- laire. La concierge ne voulut pas le laisser passer. — Où allez- vous? lui cria-t-elle de cette voix particulière aux concierges de théâtre, Destourville aurait pu répondre : Je suis l'auteur de la pièce qu'on répète en ce moment. Mais il se complaisait dans son incognito, comme le petit caporal devant le fameux factionnaire, et il voulait jouir de la confusion de la concierge, lorsqu'elle apprendrait le nom de l'homme à qui elle avait interdit l'entrée des coulisses. Il ne répondit donc pas, et monta vivement l'escalier qui se trouvait devant lui. La concierge, furieuse, s'était élancée sur ses pas, et criait : 84 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. — Eh! monsieur! monsieur! oui!... vous, là-bas !... Ce tumulte interrompit la répétition. Saint- Phar se leva. — Qu'est-ce donc? fit-il. La concierge, tout essoufflée, montra Des- tourville : — C'est ce monsieur qui veut forcer la con- signe. Tout le monde regardait l'auteur des For- çats de l'Honneur. C'était le moment de pro- duire son effet. — Je suis M. Destourville, dit-il en souriant. — Ah! fitSaint-Phar. Et ce fut tout. A peine un léger salut pour marquer que ce nom était connu du directeur. Quant à la concierge, elle n'avait exprimé au- cune confusion, et s'était contentée de redes- cendre à sa loge en grommelant : « Trouville !... Trouville!... Ce n'est pas une raison pour passer impoliment devant le monde ! » Il y eut un moment de silence. Saint-Phar regarda Destourville : — Vous veniez me demander quelque chose? — Moi?... non, fit le bonhomme tout trou- blé. C'est-à-dire... si... Est-ce que... est-ce qu'il n'y a pas de répétition? Saint-Phar le regarda de nouveau. LA REPRISE DES FORÇATSDEL'HONXEUR. 85 — C'est pour cela que vous venez?... Il appela le régisseur. — Roseval, donnez une chaise à monsieur! Et se tournant vers Destourville : — Excusez-moi, ajouta-t-il, mais nous som- mes horriblement pressés. Les acteurs avaient repris leurs places. La répétition continua. Destourville, assis près du directeur, écoutait depuis quelques mi- nutes, lorsqu'il ht un soubresaut. — Mais c'est le troisième acte que vous Jouez là ! — Certainement, répondit Saint-Phar. Vous voulez qu'on recommence le prologue? Nous n'avons pas le temps. — Quand jouez-vous donc? — Dans huit jours. Dans huit jours! une pièce de cette impor- tance ! qui était si difficile à apprendre, dont la mise en scène était si compliquée ! On la ré- pétait comme un acte de revue! Le pauvre auteur n'en revenait pas. Et la répétition continuait toujours. Sté- phane, debout derrière Cordelia Ruber, lui adressait à voix basse des propos rapides et entrecoupés. C'était la fameuse scène d'amour entre Gercourt et Emmeline, celle que Fonte- noy et madame Paul jouaient avec tant de 86 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. passion, et dont un critique avait dit qu'elle était écrite avec une plume trempée dans l'en- crier de Shakespeare ! — Ce n'est pas possible, pensa Destourville, ils ne jouent pas, ils répètent pour la mémoire. Et prenant la parole : — Pardon, monsieur... pardon, mademoi- selle... Vous allez peut-être me trouver bien indiscret... mais cette scène est la scène capi- tale... je serais très curieux de l'entendre, et vous m'obligeriez infiniment en la jouant comme vous la joueriez le soir. Un lapin se présentant seul au milieu d'une assemblée de chasseurs n'aurait pas produit plus d'étonnement. — Je ne comprends pas, dit Stéphane. — Moi non plus, ajouta Saint-Phar. Destourville se troublait, rougissait, perdait pied... — Enfin... je veux dire... si vous pouviez donner un peu plus de voix... Certainement, c'est très bien comme cela, mais j'aimerais mieux... — Ah! fit Stéphane en souriant, je vois ce que veut monsieur. Monsieur voudrait m'en- tendre vibrer? — Non! pas précisément... mais c'est une scène de passion; et alors... LA REPRISE DES FO RÇ ATS DE L'HONNE UR. 87 — Alors il faudrait agiter les bras en l'air, rouler des yeux furibonds et pousser des sou- pirs comme un soufflet de forge? C'est comme cela, n'est-ce pas, que vous comprenez la pas- sion? — Pardon... je... — Ce n'est pas mon genre, malheureuse- ment ; mon genre, à moi, c'est l'émotion con- tenue, l'émotion naturelle, et, permettez-moi de vous le dire, le public aime assez ce genre-là. — Je ne conteste pas... — Pourtant, si vous pensez que je ne suis pas l'homme du rôle, je suis prêt à renoncer... Saint-Phar s'était levé. 11 intervint. — Mais pas du tout! Qu'est-ce que vous me chantez avec votre rôle! Il vous va parfaite- ment. Est-ce que vous vous figurez que je vais le donner à un autre?... — Si monsieur estime... — Monsieur n'a rien à estimer du tout. Il vous fait les observations qui lui plaisent, vous jouez le rôle comme vous l'entendez, et tout le monde est d'accord. Et se tournant vers Destourville : — Je vous demande pardon, cher mon- sieur... mais vous comprenez? si nous nous arrêtons à chaque instant, il n'y a plus de ré- pétition possible. 88 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. L'auteur ne pouvait pas se tenir pour battu. Il répliqua d'un air piqué : — Je croyais rendre service aux artistes en leur indiquant la tradition... — Oui... oui... c'est convenu, fit Saint-Phar. Je la connais aussi, la tradition. Je l'ai jouée dans le temps. Mais elle n'est plus de mode aujourd'hui, et il faut suivre la mode... Allez, Stéphane ! Destourville se rassit sans répondre et écouta, d'un air navré, la fin de sa scène d'amour. Tous les effets sur lesquels il avait compté, tous ces mots à panache que Fontenoy lançait jadis de sa voix puissante, se noyaient dans la diction sourde et monotone qui caracté- risait ce que Stéphane appelait son a émotion contenue ». Il y avait une phrase, pourtant, dont l'éclat ne pouvait être amorti, une phrase que tous les jeunes gens de i838 avaient apprise par cœur et qui faisait courir des frissons dans la salle, lorsque Fontenoy la disait à l'oreille de madame Paul. C'était celle-ci : a Je suis de ces hommes qui portent un monde dans leur poitrine et qui étreignent leur amante avec des bras dont la morsure ne s'efface pas!... » Destourville attendit cette phrase... LA REPRISE DES FO RÇ A TS DE L'H OXXE UR. 89 Elle ne vint pas. On passa à la scène suivante. Pour le coup , le pauvre auteur n'y tint plus. Il se leva, tremblant. — Mais la phrase? dit-il... Vous passez la phrase ! — Quelle phrase? fit Saint-Phar. — a Je suis de ces hommes qui... » — Ah! oui... les cheveux blancs? Nous les avons coupés. Destourville pâlit; puis, d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme : — C'est bien... dit-il. Je vois que ma pré- sence ici est inutile... je m'en vais. Et il partit, sans que personne fît un pas pour le retenir. On était blasé, au Théâtre-Po- pulaire, sur l'amour-propre des auteurs qui ne pouvaient pas supporter une observation. Destourville, rentré chez lui, se demanda s'il ne devait pas protester publiquement par une lettre adressée à tous les journaux... Mais non ! on ne le comprendrait pas, on se moque- rait encore de lui. Il valait mieux ne rien dire et protester par son absence, en n'assistant pas à la représentation. C'est pourquoi, le soir de la première étant arrivé, Destourville se dirigea vers le Théâtre- Populaire. 90 SCENES DE LA VIE DE THEATRE. Il avait réfléchi... Ne pas aller aux répéti- tions, c'était bien; sa dignité lui en faisait un devoir; mais ne pas assister à la première re- présentation, c'eût été trop. En somme, il ne risquait rien; personne ne le verrait; il se tien-, drait caché dans la salle, et il n'irait sur le théâtre que si la pièce avait un grand succès, — ce qui, après tout, était possible. Ce qui était même probable : il n'osait pas se l'avouer à lui-même, mais la confiance lui était revenue et il commençait à croire que les changements faits à sa pièce ne lui nuiraient pas autant qu'il l'avait craint. Les journaux annonçaient que la répétition générale avait marché admirablement; on parlait d'une mise en scène magnifique : Saint-Phar s'était sur- passé et il y avait au quatrième acte un clou qui ferait courir tout Paris... Ce clou avait intrigué Destourville. -— Qu'est-ce que ça peut être? pensait-il. Le quatrième acte, c'est l'acte de la diligence... Il n'y avait pas de clou... Enfin, nous verrons bien; puisque la répétition générale a eu du succès, la représentation peut réussir égale- ment. C'est dans ces dispositions qu'il arriva au théâtre, où ces mots, Les Forçats de VHon- yieur, resplendissaient en lettres de feu. Des- LA REPRISE DES FORÇATS DE L'HOWEUR. gt tourville prit une stalle de parterre et alla se placer au dernier rang, devant une baignoire inoccupée. On commença à huit heures, — l'affiche disait : 7 heures 1/4 très précises, — devant une salle à moitié vide. Elle se garnit pendant le premier acte, au bruit des petits bancs, des portes s'ouvrant et se fermant avec fracas, des « chut! » et des . VALFLEURY. — Oui... oui... coutinue. ÉVARISTE. — a Et qui nous fait goûter les joies réservées à ses élus... » VALFLEURY. — Aux élus de qui? ÉVARISTE. — Aux élus du ciel, parbleu! Il me semble qu'on ne peut pas s'y tromper ! VALFLEURY. — Oh ! je veux bien, moi ! ÉVARISTE. — a Avez-vous jamais tressailli sous les baisers ardents... » Non! « ardents ^ ne va plus... Voilà ce que c'est! Tu m'as fait changer... VALFLEURY. — Eh bien, mets «■ brûlants » ! ÉVARISTE. — Brûlants... ardents... c'est la même chose. VALFLEURY. — Alors, mets a glacés » ! Des baisers glacés... C'est bon, ça ! ÉVARISTE. — Oui... au kirsch. VALFLEURY. — Enfin... ÉVARISTE. — Enfin, si tu m'interromps à chaque mot, nous n'arriverons jamais au bout de la scène... Nous ne nous occupons pas du style, nous cherchons le mouvement. VALFLEURY. — Je ne dis plus rien. ÉVARISTE. — ce Avez-vous jamais tressailli Io6 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE, SOUS les baisers de l'homme qui vous tenait enlacée? avez-vous frissonné au contact de cette main qui pressait la vôtre ? avez-vous senti cette haleine brûlante... » Tu vois bien! ce cette haleine brûlante qui vous enveloppait Comme un voile et vous illuminait comme un rayon... » VALFLEURY. — Hum ! ÉvABisTE. — Qu'est-ce que tu dis? VALFLEURY. — Va toujours. ÉvARisTE. — K ... comme un rayon?... Vous vous taisez?... Ah! vous avez compris! Entre la maîtresse et l'épouse il n'y a de place que pour un seul sentiment, et c'est vous qui me faites pitié ! y> VALFLEURY. — C'est la scène de Paul Fo- restier entre Léa et Camille;... ÉVARISTE. — Oui, mais plus forte... Augier a esquivé la situation. VALFLEURY. — Comment? EVARISTE. — La scène n'aboutit pas. Léa exhale sa colère inutilement; quand elle atout dit, elle s'arrête. VALFLEURY. — Eh bien? ÉVARISTE.— Eh bien, je vais plus loin, moi ! Ma maîtresse dit à la femme mariée : « Vous n'avez pas le droit de garder mon amant, je le reprends et je l'emporte ! » COMMENT ON COLLABORE. 107 VALFLEURY. — Tu ticns à cela ? ÉvARisTE. — Absolument. Et je finis par un mot superbe : a Adieu, mademoiselle! » VALFLEURY. — C'est le mot de M. de Ryons dans VAmi des femmes. ÉVARISTE. — Oui , mais dans VAm,i des femmes il vient mal. Madame de Simerose est en effet une demoiselle, tandis que ma femme, à moi, est réellement mariée. VALFLEURY. — Eh bien? ÉVARISTE, s'animant, — Eh bien, tu ne com- prends pas que dans ces conditions-là le mot est beaucoup plus fort? VALFLEURY. — Trop fort. ÉVARISTE. — C'est un mot sanglant : oc Adieu, mademoiselle! » c'est-à-dire : « Vous avez beau vous appeler madame de Valbreuse, vous n'êtes pas la vraie femme de Raymond... Il n'y en a qu'une, et c'est moi. Vous n'êtes ma- riée qu'à la surface... cane compte pas, etc. » Je n'ai pas besoin de t'expliquer ça, que diable ! Si tu ne comprends pas.. . VALFLEURY. — Je compreuds que nous nous ferions empoigner. ÉVARISTE. — Jamais de la vie! VALFLEURY. — Avcc ça quc Ic public est bien disposé en ce moment. Demande à Robinet comment sa pièce a été reçue hier au soir I... Io8 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. ÉvARiSTE. — C'est vrai, au fait... tu y étais. Un joli four, hein? VALFLEURY. — Pire que le dernier. J'ai vu le moment où l'on allait baisser le rideau. ÉVARISTE, riant. — Pas possible! VALFLEURY. — Ma parole ! Boulingrin faisait une tête!... ÉVARISTE. — Tu l'as vu? VALFLEURY. — Oui... Je suis allé sur le théâtre après le troisième acte... Il était là avec son régisseur, le gros Rudolsheim, et Cerneuil. Robinet avait déjà filé. ÉVARISTE. — Naturellement. C'est lui qui a fait la pièce. VALFLEURY. — Eu attendant, je ne sais pas ce qu'ils vont jouer. ÉVARISTE. — Ils vont sans doute reprendre les Hommes du jour. VALFLEURY. — C'est bien vieux, les Hommes du jour. ÉVARISTE. — Ils n'ont pas autre chose. VALFLEURY. — On parle d'une pièce de Mor- salin. ÉVARISTE. — Le petit Morsalin, du Paris- en-Vair? Je lis ses chroniques... C'est d'un toc!... Il n'a rien dans le ventre, ce garçon-là. VALFLEURY. — 11 esttoujours aussi fort que Robinet. COMMENT OX COLLABORE. I09 ÉvARiSTE. — Je crois bien ! Robinet est vidé. valflÉury. — Je ne serais pas étonné que Morsalin réussît. On peut n'avoir jamais fait de théâtre et tomber sur un succès. Vois donc Latorille avec ses Pommes tapées. ÉVARISTE. -- Ça ne prouve rien... Les Pomm.es tapées ont eu un feuccès de hasard. VALFLEURY. — Quatre cent cinquante re- présentations!... tu appelles ça du hasard?... Merci! un fameux hasard! ÉVARISTE, agacé. — Et puis, après? Pou- vons-nous les refaire, les Pomm,es tapées? VALFLEURY. — Peut-être ! ÉVARISTE. — Comment l'entends-tu? VALFLEURY. — J'enteuds que Boulingrin a assez du drame, et qu'il serait tout disposé à monter une opérette. ÉVARISTE. ■ — Il faudrait de l'argent pour cela ! VALFLEURY. — Tl en trouvera. Rudolsheim le lui disait encore hier soir : oc Qu'est-ce que fus nus empétez, avec vos pièces tramatiques?. .. C'est tes pêtises!... » ÉVARISTE. — Ça ne veut pas dire que Ru- dolsheim le commanditera. VALFLEURY. — Enfin, Boulingrin m'a de- mandé une opérette, voilà ce qu'il y a de sûr; et je lui ai dit que nous la lui ferions. 7 I lO SCENES DE LA VIE DE THEATRE. ÉvARisTE. — Il faudrait d'abord terminer les Amours trahis. VALFLEURY. — Laisse-moi donc tranquille, avec tes A^nours trahis ! Je te dis que tu n'en sortiras pas. La pièce est mal venue... Il n'y a qu'à la laisser dormir. ÉVARISTE, avec aigi^ur. — Ça t'est facile à dire. Tu n'y a pas travaillé. VALFLEURY. — Certainement non! J'ai bien vu tout de suite où nous allions. Tu as voulu te lancer quand même... Je n'avais pas à t'en empêcher, mais il était clair pour moi que nous ne ferions jamais rien de cette pièce-là : c'est du poncif. ÉVARISTE , vivement. — Du poncif ! La scène entre Olympia et madame de Valbreuse... VALFLEURY. — Oh ! je ne te parle pas de ta scène... C'est différent. Elle est trop raide. ÉVARISTE, gravement. — Il n'y a rien de trop raide au théâtre ; tout dépend de la façon dont les choses sont présentées. Quand on les pré- sente bien... VALFLEURY. — C'est convenu. Tu les pré- sentes très bien. Ta scène est un chef-d'œu- vre... ÉVARISTE, pincé. — Je ne dis pas cela... VALFLEURY. — Jc Ic dis, moi. Là!... es-tu content?... Reste à savoir si le public aime les COMMENT ON COLLABORE. pièces qui ne sont ni chair ni poisson. C'est le cas de l'a tienne. On ne sait pas ce qu'elle veut prouver. Est-elle morale, ou ne l'est-elle pas? ÉvARisTE. — Elle est morale... quant au fond. Je soutiens une thèse. VALFLEURY. — Oui... Eh bien! il n'en faut plus, de thèses. Si tu veux faire une pièce tout à fait morale, une pièce pour les familles, j'en suis... Nous donnerons cela à Trubert. C'est un malin. Il pourra en tirer de l'argent. ÉVARISTE. — Ça dépend. 11 s'est coulé avec le Vieux Domestique. VALFLEURY. — AloTs, làchons la pièce mo- rale et faisons une opérette pour Boulingrin... Pas un opéra-comique! Une vraie opérette comme autrefois. ÉVARISTE. — : As-tu une idée? VALFLEURY. — J'en ai trente. Qu'est-ce que tu dirais d'une Lucrèce? ÉVARISTE. — Comme celle de Ponsard? VALFLEURY, riant. — Mais non! La Petite Lucrèce, une Lucrèce gaie, bien entendu. Elle tromperait son mari avec Brutus... ÉVARISTE. — Avec Sextus, veux-tu dire? VALFLEURY. — Du tout! je dis bien : avec Brutus. C'est celui-ci qui imaginerait la lé- gende de l'outrage pour se venger de Sextus .119. SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. Tarquin ; Lucrèce ferait semblant de se don- ner la mort, à la fin du deuxième acte; et on la retrouverait, au troisième, dans les jardins de Babylone. ÉVARisTE. — Pourquoi Babylone^ VALFLEURY. — Pour avoir un joli décor et de nouveaux costumes. Tu aimes mieux res- ter à Rome ? ÉVARISTE. — Ça m'est égal. . VALFLEURY. — Elle rencontrerait Collatin, qui se serait établi marchand de coco... (Riant.) Hein?... Ce serait drôle, ça!... Collatin, mar- chand de coco... ÉVARISTE, impassible. -^ C'est drôle... si l'on veut. VALFLEURY, déconcerté. — Je ne dis pas qu'on se tordra; mais enfin... enfin, c'est drôle! ÉVARISTE, froidement. — Soit. C'est excessi- vement drôle. Et puis après? VALFLEURY. — Après , après... Je ne sais plus, moi. On trouvera. Je n'ai pas la préten- tion de faire une pièce en cinq minutes; je t'in- dique l'idée, voilà tout. ÉVARISTE. — Oui. Eh bien ! idée pour idée , j'aime autant la première. VALFLEURY, railleur. — Ah! Les Amours trahis... Nous y revenons? ÉVARISTE. — Pas le moins du monde ! COMMENT OX COLLABORE. Il3 Je ne te force pas à faire la pièce, moi... Je la ferai avec un autre... Ou tout seul, ce qui vaudra encore mieux. VALFLELRY. — Si tu veux dire par là que ma collaboration te pèse?... ÉvARisTE. — Oh! non. Elle est bien trop légère ! VALFLEURY. — Ah! ah! c'est un mot... Il estjoli. ÉVARISTE, souriant. — Tu troUVes? VALFLEURY. — Ne le perds pas, surtout! ÉVARISTE. - Il n'y a pas de danger. Je le mettrai avec les tiens... on l'apercevra tout de suite. VALFLEURY. — Oh ! mais tu deviens exces- sivement spirituel... Ça va me gagner. Il faut que je m'en aille. ÉVARISTE. — A ton aise. VALFi.EURY. — Seulement, je" te préviens que tu ne seras pas de la Petite Lucrèce. ÉVARISTE. — Je ne tiens pas à en être. VALFLEURY. — Je te dis cela pour que tu ne réclames pas ta part de collaboration, comme dans les Plomhs de Venise. ÉVARISTE, vivement. — Les Pîombs de Ve- nise m'appartiennent. C'est moi qui te les ai donnés... VALFLEURY. — Pardon ! La pièce avait été Il4 SCENES DE LA VIE DE THEATRE. déjà faite par Chaudfroid; elle n'était pas in- titulée les Plombs de Venise... ÉVARISTE. — Ah ! VALFLEURY. — Mais les plombs y étaient tout de même; et la preuve, c'est que nous les avons supprimés. ÉVARISTE. — Pour prendre mon prologue ; nous sommes d'accord. VALFLEURY. — Enfin, il ne s'agit pas de cela. Nous ne devons plus travailler ensemble?... Eh bien! ne travaillons plus. C'est simple. ÉVARISTE. — Très simple. On frappe à la porte. UNE VOIX AU DEHORS. — On peut entrer ? ÉVARISTE. — Oui... Tiens, c'est Trézard!... Qu'est-ce qui t'amène ? TRÉZARD. — Mes enfants, je vous apporte une affaire magnifique. Trubert s'est associé avec des capitalistes américains pour ouvrir une nouvelle salle qui s'appellera l'Alhambra national. Ce île sera ni un théâtre, ni un café- concert, ni un cirque ; ce sera tout cela à la fois, c'est-à-dire que ça tiendra le milieu entre les Bouffes, le Gymnase, l'Ambigu et les Fo- lies-Bergères. Vous voyez la chose? VALFLEURY. — Parfaïteinent. TRÉZARD. — Il a besoin d'une pièce d'ouver- COMMENT ON COLLABORE. IlS ture, et naturellement il a pensé à vous... c'est-à-dire à nous. Ça va-t-il?... ÉvARisTE, hésitant. — Dame ! TRÉZARD. — Vous vojcz ce qu'il lui faut : une pièce où il y ait de tout... ÉVARISTE. — Où il y ait de tout?... (A Val- fleury.) Peut-être qu'en arrangeant la Petite Lucrèce... VALFLEURY, à Évariste. — En refaisant les Amours trahis... ÉVARISTE et VALFLEURY, ensemble. — Ça Va. TRÉZARD. — Vous acceptez? Je vais le dire à Trubert. Au revoir ! Il sort. ÉVARISTE. — Ce Trézard!... quel intrigant! (Avec indignation.) Et nous le traiterons en col- laborateur? VALFLEURY, soupirant. — Que veux-tu?... il en faut comme ça ! LE BENEFICE DE FONTENOY Extrait de la. Mouche théâtral6^U7.'i mars 1878 : « Le théâtre des Fantaisies-Comiques don- nera prochainement une représentation extra- ordinaire au bénéfice de Fontenoy. » On sait qu'après une longue et glorieuse carrière, l'illustre et sympathique comédien se trouve aujourd'hui dans un état voisin de la détresse. » Les principaux artistes des théâtres de Paris ont eu à cœur de venir en aide à leur vieux camarade, et ils se sont .entendus pour organiser une représentation qui promet d'être splendide. y> Nous publierons le programme complet aussitôt qu'il aura été arrêté. Mais dès à pré- sent nous pouvons annoncer que l'affiche por- 7- il8 SCENES DE LA VIE DE THEATRE. tera, entre autres noms, ceux de Faure, de Capoul et de madame Carvalho. :» Extrait du Courrier des spectacles du 24 mars : ce La Mouche théâtrale enregistre avec fracas la nouvelle d'une représentation au bénéfice de Fontenoy. y> Cette fameuse nouvelle était connue depuis longtemps, et c'est par un sentiment de ré- serve facile à comprendre que nous n'en avions pas encore parlé. 5> Mais puisque notre confrère n'a pas cru devoir attendre qu'elle fût officielle pour la publier, nous n'avons aucune raison de nous montrer plus discret que lui. Disons donc que la représentation aura lieu le li avril pro- chain, et rectifions les renseignements de la Mouche théâtrale, au sujet des artistes qui prendront part à cette solennité. » Capoul, venant de signer un engagement qui l'appelle immédiatement en Amérique, ne sera plus à Paris dans quinze jours. Quant à Faure et à madame Carvalho, si leur concours LE BÉNÉFICE DE FONTENOY. II9 est acquis en principe, nous cro3"ons qu'en fait rien n'est encore décidé. » En revanche, notre confrère n'a pas pro- noncé le nom de madame Judic, et nous savons de source certaine que la diva doit dire deux de ses plus jolies chansonnettes. » Il est question aussi d'une pièce inédite, écrite spécialement pour la circonstance par un auteur célèbre qui n'a jamais rien donné aux Fantaisies... Mais ceci est encore un mystère, et nous ne sommes pas autorisés à en dire davantage. » Extrait de la Lorgnette du aS mars : (( Soyons les premiers à annoncer qu'une re- présentation extraordinaire au bénéfice de Fontenoy sera donnée le 12 avril prochain au théâtre des Fantaisies-Comiques. » Nous ne connaissons pas encore dans tous ses détails le programme de cette représenta- tion, mais nous pouvons affirmer d'avance qu'elle sera des plus fructueuses et qu'elle réu- nira tous les noms aimés du public. On parle de Faure, de Capoul, de madame Carvalho, de madame Judic. Mais ne déflorons pas les sur- I20 SCENES DE LA VIE DE THEATRE. prises de l'affiche. On verra bientôt que rien n'a été négligé pour donner à la soirée en question l'éclat d'une véritable solennité. » A MONSIEUR FONTE NO Y. au théâtre des Fantaisies-Comiques, en Ville. Monsieur et cher camarade, J'apprends que vous devez donner prochai- nement une représentation à votre bénéfice, et je m'empresse devons off'rir mon concours sans réserve, heureux de pouvoir donner cette preuve de sympathie et d'estime à l'artiste éminent que quelques-uns ont pu égaler, mais qui n'a jamais été surpassé par personne. Bien que j'aie quitté le théâtre depuis quel- ques années, mon nom ne doit pas vous être tout à fait inconnu. J'ai joué en province — et avec quelque succès, je puis le dire — Rodol- phe de l'Honneur et l'Argent, Yacoub de Charles VII chez ses grands vassaux, Dubosc du Courrier de Lyon et Frantz du Piano de Berthe, sans parler de tous mes autres rôles LE BENEFICE DE FONTENOY. 121 dans le Médecin des enfants, Richard Darling- ton, les Pauvres de Paris, Léonard, un Bal d'Auvergnats, Si jamais je te pince, l'Outrage, un Mariage sous Louis XV, les Filles de mar- bre, \e. Bonhomme Jadis, etc., etc. Usez donc de moi autant que vous voudrez et comme vous voudrez. Un mot, un seul, et j'accours! Avons de cœur et d'âme. GÉLINARD, 43, rue des Abbesses, Paris-Montmartre. A MONSIEUR FONTENOY', ii3, avenue du Bel-Air, Saint-Mandé. Bonne nouvelle, mon vieux! J'ai vu Perrin aujourd'hui; il a été on ne peut plus aimable. Tu auras toute la Comédie-Française, à moins, bien entendu, que les nécessités du spectacle ne s'y opposent. De même pour l'Opéra, où j'ai été reçu d'une façon charmante par Halanzier. « Prenez tout ce que vous voudrez, m'a-t-il dit, 122 SCENES DE LA VIE DE THEATRE. pourvu que vous ne touchiez pas à V Africaine et que vous ne mettiez pas mes artistes sur le dos. » Ainsi, il ne faut pas compter sur ma- dame Krauss, ni sur mademoiselle Daram, ni sur Lassalle, ni sur Villaret ; mais Bosquin pourra chanter un morceau de la Favorite. Nous aurons aussi un acte du Vaudeville et un acte du Gymnase. Quant aux Variétés, j'espère obtenir les Sonnettes avec Dupuis et Céline Chaumont, mais il faudrait pour cela que la pièce fût jouée avant neuf heures ou après minuit, à cause de leur spectacle actuel» Si l'on ne peut pas nous donner les Sonnettes, on les remplacera par les Papillons jaunes; c'est une pièce en un acte également, et un acte très gentil, paraît- il. Enfin, tu vois que tout s'annonce bien. Tu n'as plus qu'à écrire à Capoul, à madame Car- valho. Je me charge du petit mot pour Saint- Germain. Quant à Faure, tu sais ce qui est convenu; il fera tout ce qui dépendra de lui pour t'étre agréable. A demain dix heures, au théâtre. Ton vieux camarade, STANISLAS. LE BÉNÉFICE DE FONTENOY. I a^ THEATRE DE LA JEUNESSE Cabinet du Directeur A MONSIEUR FONTENOY. Monsieur, M. Alexandre Dumas fils me transmet la * lettre que vous lui avez écrite pour lui deman- der l'autorisation d'intercaler dans le pro- gramme de la représentation organisée à votre • bénéfice une des principales scènes de Monte- Cristo. Comme j'ai l'intention dereprendre ce drame, dès que j'aurai joué la pièce que je fais répéter en ce moment, il ne m'est pas possible d'auto- riser la représentation d'une scène qui es- compterait, sans grand profit pour vous, l'ef- fet que j'attends de l'œuvre entière. Ces motifs, dont vous comprendrez toute l'importance, m'empêchent seuls de déférer au désir que vous avez exprimé. Croyez-bien, monsieur, qu'autrement j'eusse été heureux de pouvoir joindre mes efforts aux vœux que je fais pour le succès de votre entreprise. Si, en 124 SCENES DE LA VIE DE THEATRE. dehors du répertoire moderne, vous avez be- soin d'une pièce toute prête, je mets ma troupe à votre disposition. Elle pourrait jouer l'An- glais ou le Fou raisonnable. Au cas où cette proposition vous agréerait, vous voudriez bien me le faire savoir. En at- tendant,] e vous présente, monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée. DU CASUEL. Fontowy, ii3, avenue Bel-Air, Saint-Mandè. Faure accepte. Cours vite remercier. Le ' trouveras cette après-midi hôtel des ventes. STANISLAS. Fontenoy, hôtel des ventes, Paris. Ai confondu. Faure empêché nous donne Rameaux chantés par Caron. STANISLAS.' THEATRE DES FANTAISIES-COMIQUES Après-demain Samedi 12 avril REPRÉSENTATION EXTRAORDINAIRE AU BK.NKFICE DE M. FO]\TE]«0¥ avec le concours (les Arlisles de l'Opéra, du Théâtre-Français, de l'Odéon, de l'Opéra-Comique du VaudeTlIle, dn G;iiiua$e, des Variétés, du Palais-Rotal, des Boulfes-Parisiens de la Renaissance, de l'Eldorado, etc., etc. LE BOlVHOlVtIVIB JA.I>IS Comédie en un acte d'Henry Miirger Joue'e par MM. Talbot, Prudhon et M"° Martin. UNE SOIREECHEZ FONTENOY à-pfopos en un acte Joué par les Artistes de tous les théâtres de Paris. FINALE DU TROISIEME ACTE DE LA FAV O RI TE Opéra en quatre actes de Boyer et Vaez, musique de Domzetti Par M. Sapin et les Chœurs de l'Opéra. INTER Pendant l'orage, chant dramatique, i par Mlle Jli.ia, de l'Eldorado. Lm Grève (les forgerons, poème de François Coppée. par M. "Talien. Air des Bijoux de Faust, par Mil« Che- VAt.lEIt. PolicInncUe et Bébé, chansonnette de M. G. Boyer, musique de M. Piter, par M. PiTER. Les Tourterelles, caprice pour piano, par M. LAvtGNAC. Duo delà Heine de Chypre, parMM. Sa- LOMOK et Couturier. MÈDE Y'id mon opinion! boutade, par M. Anatole, du Pavillon de l'Horloge. Grand air du Bravo, par Mil« Heilbrôn.n . Les Rameaux, de J. Faure, parM. Caron. iVe me chatouillez pas.' chansonnette, par M""« Jumc. Curaçao-polka, exécutée sur le xylo- phone, par le jeune Sai.owski. La Retraite, chœur de Laurent de Bille, ' exécuté par les Sociétés des enfants D'ARPAJONetde la lyrebatigxoi.laise réunies. C'ETAIT GERTRUDE Comédie en un acte de M. Vercousin Jouée par M. Moireau et M"« Dolivà-Moireau. ORDRE : Cétait Gertrude. Bonhomme Jadis. — La Favorite. — Intermède. Une Soirée. — La Retraite. LE PRIX DES PLACES NE SERA PAS AUGMENTÉ I2G SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. AU FOYER DU THEATRE-POPULAIRE ux ACTEUR. — ... Et quand a-t-il lieu, ce bénéfice? DEUXIÈME ACTEUR. — Après-demain. Tu n'as donc pas vu les affiches? PREMIER ACTEUR. — Oh! ma foi, non! Je ne m'en occupe pas, des affiches ; surtout des affi- ches comme celle-là; c'est trop bête. DEUXIÈME ACTEUR. — Qu'cst-ce qui est bête? PREMIER ACTEUR. — L'importauce qu'on donne à ce bénéfice! Une affiche de trois mètres de long sur deux mètres de large... Pourquoi ne pas couvrir la colonne Vendôme pendant qu'on y est? TROISIÈME ACTEUR, riant. — Fontenoy ne de- manderait pas mieux... 'premier ACTEUR. — Ah! je crois bien... En voilà un qui n'a pas peur des vedettes! As-tu vu cela? FONTENOY... Des lettres hautes comme des maisons... Il n'y en a que pour lui. DEUXIÈME ACTEUR. — Dame! ça se com- prend... une représentation de retraite!... PREMIER ACTEUR. — Et puis après? Est-ce qu'on n'en donne pas tous les jours, des repré- sentations de retraite? Est-ce que Ligier n'a pas eu la sienne aussi? Et Beauvallet? LE BENEFICE DE FONTENOY. inj et Samson? et Régnier? Ils valaient bien M. Fontenoy, je suppose ! DEUXIÈME ACTEUR. — Je ne te dis pas; ce n'est pas le même genre... PREMIER ACTEUR. — Et Frédérick-Lemaitre? Qu'est-ce. qu'on a fait pour Frederick -Le- maître?,.. Hein! dis-Je-moi, qu'est-ce qu'on a fait?... DEUXIÈME ACTEUR. — Il ne s'agit pas... PREMIER ACTEUR. — Il s'agit de faire la part de chacun et de ne pas commettre de scandale. DEux-iÈME ACTEUR. — Permets... PREMIER ACTEUR, avec force. — Cette affiche est un scandale!... TROISIÈME ACTEUR. — Le fait est que... PREMIER ACTEUR, crescendo. — C'est un scan- dale révoltant. Je ne comprends pas comment le comité des artistes dramatiques, présidé par M. le baron Taylor, a pu tolérer une chose pareille. DEUXIÈME ACTEUR. — Le barou Taylor n'y est pour rien. PREMIER ACTEUR. — Eh bien, jc VOUS dis, mof, monsieur, que le baron Taylor s'est conduit dans cette circonstance comme il n'aurait pas dû se conduire... VOIX DIVERSES. — C'est évident ! — Permet- tez... — Le baron Taylor... 128 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. PREMIER ACTEUR. — Et je le lui dirai, à lui- même, entendez- vous? à lui-même... UNE ACTRICE. — Voyous, voyoRS, messieurs, ne nous fâchons pas. LE RÉGISSEUR. — D'autant plus que ça ne vous empêchera pas de souscrire pour la cou- ronne. l'acteur. — Quelle couronne? LE RÉGISSEUR. — Celle que nous offrons à Fontenoy. Tous les théâtres en donnent une. l'acteur, avec ironie. — C'est charmant ! Et que met-on sur cette couronne? LE régisseur. — Au doyen des comédiens français, à notre cher camarade Fontenoy, les artistes du Théâtre-Populaire. l'acteur. — Alors, pour vous, Fontenoy est notre doyen? le régisseur. — Dame!... on le dit. l'acteur, souriant. — A merveille ! (D'une voix terrible.) Eh bien... et Chansard? le régisseur, ahuri. — Hein?... quoi?... quel Chansard ? * ■ l'acteur. — Chansard, le grime de l'ancienne Renaissance, qui a créé Paquot et Pâquerette, et qui est aujourd'hui agent d'assurances à Melun!... Vous n'en parlez pas, de celui-là ! LE régisseur. — J'avoue que je ne con- naissais pas... LE BENEFICE DE FONTENOY. 1 29 l'acteur, éclatant. — Ah ! voilà î on ne les connaît pas, ceux-là ! On ne connaît que les Fontenoy... Qu'est-ce que Chansard ?... Mais Chansard a eu quatre fois plus de talent que Fontenoy, quatre fois plus! Il avait le nerf... Fontenoy n'a pas le nerf... Fontenoy joue en dedans; il ne se livre pas; c'est mou, c'est terne, ça manque de ton... Il fallait voir Chan- sard dans la Nonne repentante ; c'est là qu'il mettait l'autre dans sa poche ! le régisseur. — Enfin, mon cher, il y a un fait certain : c'est que Chansard n'a pas réussi, tandis que Fontenoy... l'acteur. — Tandis que Fontenoy a réussi, n'est-ce-pas? Eh bien, si c'est là ce que vous appelez réussir... LA VOIX DE l'avertisseur, au dehors. — En scène pour le troisième acte ! l'acteur. — Si c'est là ce que vous appelez réussir... l'avertisseur. — Monsieur Flambardet, on a frappé. l'acteur. — Bien, mon ami, j'y vais (Au régis- seur.) Il faut s'entendre sur la question d'art, voyez-vous; pour moi, la question d'art... LE RÉGISSEUR. — Prends garde, mon petit, tu vas manquer ton entrée. l3o SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. l'acteur. — Il n'y a pas de danger. Je vou- lais dire simplement que Fontenoy... UNE VOIX DANS LA COULISSE, — Voyons donc, Flambardet !... l'acteur. — Voilà!... voilà!... (Se précipitant en scène.) œ Ta maîtresse est-elle visible, ma belle enfant?... » AUX FANTAISIES-COMIQUES ■ (soirée du 12 avril) Le spectacle est annoncé pour sept heures et demie précises. A huit heures on n'a pas en- core commencé. Le public nianifeste son im- patience. L'ami du bénéficiaire, l'âme de la représentation, celui qui a tout prévu et tout organisé, Stanislas enfin est en proie à une 'agitation extraordinaire. Il parcourt les cou- lisses en interpellant les machinistes, le régis- seur, les acteurs... — Eh bien, voyons, sommes-nous prêts?... Où est M. Moireau ? M. MOIREAU, devant le trou delà toile. — Voilà!... voilà ! STANISLAS. — Ah! bonjour, cher ami... On peut frapper, n'est-ce pas ? LE BÉNÉFICE DE FONTENOY. t3i M. MOiREAU. — Déjà?,.. Il n'y a encore per- sonne ! STANISLAS. — On viendra tout à l'heure. MOIREAU, froissé. — Quand nous aurons fini? C'est parfait. STANISLAS, — Dame!,,, que voulez-vous? Il faut bien commencer par le lever de ri- deau. MOIREAU. ^ De mieux en mieux. Nous ne jouons pas une pièce, nous jouons un lever de rideau; je vous remercie... STANISLAS. — Vous ne me comprenez pas,., MOIREAU. — Si fait, je vous comprends par- faitement.,. Ce n'est pas comme artiste que je suis ici, c'est comme essuyeur de banquettes, STANISLAS. — Oh! MOIREAU, — Eh bien, on les essuiera,.. STANISLAS. — Mon cher Moireau,,, MOIREAU, — Je saurai ce qu'il en coûte de vouloir rendre un service,.. M. Moireau n'a pas le temps d'achever. Le régisseur a frappé les trois coups, La toile se lève. M, Moireau est obligé d'entrer en scène pour jouer C'était Gertrude, avec madame Do- liva Moireau. Après Citait Gertrude, entr'acte de vingt- cinq minutes pour laisser au public le temps l32 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. d'arriver. Mais le public n'arrive pas. 11 y a trois rangs de fauteuils vides à l'orchestre, le balcon est presque désert et les loges sont inoc- cupées. En revanche, les petites places sont bondées de spectateurs qui réclament la toile avec une insistance des plus flatteuses. Dans les coulisses, l'animation est au com- ble. On attend la Comédie-Française. A chaque instant, Stanislas se précipite dans la loge du concierge : — La Comédie-Française n'est pas encore arrivée ? Il y a eu un malentendu. Ce n'est pas possible autrement! Courez donc au théâtre! Bruit de voitures. — Ce sont eux?... Ah! enfin, ce n'est pas malheureux !... Montez vite. — Mais nous ne sommes pas en retard!... — Non! rien qu'une heure... — Permettez... On nous a dit... — Oui... oui. Dépêchez-vous ! — Mais, monsieur... La Comédie-Française se rebiffe. Discussion avec Stanislas. Fontenoy intervient : — Mes chers camarades... je vous en prie... Voyons, mes chers camarades... La Comédie-Française se calme et l'on joue le Bonhomme Jadis. LE BENEFICE DE FONTENOY. l33 Après le Bonhomme Jadis, nouvel entr'acte de vingt-cinq minutes. Le public recommence à trépigner. Fontenoy, qui est allé s'habiller pour l'à-pro- pos, descend de sa loge. FONTENOY. — Eh bien... qu'est-ce qu'on at- tend? STANISLAS. — Les choeurs de l'Opéra. FONTENOY. — Ils ne sont pas encore là? Tu n'as donc pas dit à Halanzier... STANISLAS. — Pardon ! je le lui ai très bien dit : « Huit heures pour le quart. » • FONTENOY. — Il en est neuf! STANISLAS. — A qui la faute? FONTENOY. — Pas à moi, pour sûr !... STANISLAS. — Ni à moi ! FONTENOY. — lls vout peut-étre arriver... Commençons toujours l'intermède. STANISLAS. — Alors, uous changeons l'ordre? FONTENOY. — Naturellement... Qu'est-ce que ça fait? STANISLAS. — Bon ! bon ! comme tu voudras. Moi, j'étais pour l'ordre... Mais puisque tu en as décidé autrement... Tu es le maître! FONTENOY. — Ah! si tu te fâches... STANISLAS. — Je ne me fâche pas!... Je con- state seulement qu'il est bien inutile de se don- ner toutes les peines d'une organisation pour 8 l3/, SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. qu'on vienne, après cela, vous faire des re- proches... FONTENOY. — Moi ! je t'ai fait des reproches?.. STANISLAS. — Certainement! Tu as l'air de dire... Rumeurs dans la salle. FONTENOY. — Ticus ! le public s'impatiente... Nous nous expliquerons plus tard... Frappez ! On frappe. Murmures de satisfaction dans la salle. FONTENOY. — Qui est-ce qui commence l'in- termède ? Personne ne répond. Stanislas affecte d'examinerle pro- gramme qu'il tient à la main. FONTENOY, à Stanislas. — Voyons!... tu sais cela, toi!... Par quoi commence-t-on? STANISLAS, froidement. — J'avais marqué Pen- dant l'orage... FONTENOY. — Ah! parfaitement. .. Penc?a7rf l'orage, par mademoiselle Julia... Où est-elle, mademoiselle Julia? UNE VOIX DANS l'oMBRE. Ici ! FONTENOY. — Ah!... Eh bien, allez, mon en- fant! JULIA. — Ce n'est pas malheureux!.. STANISLAS, toujours froid. — Il serait bon aussi de prévenir le pianiste. FONTENOY. — C'est juste!... Nous oublions le pianiste!... Où est le pianiste?... LE BÉNÉFICE DE FOXTENOY. l3S Le régisseurse met à la recherche du pianiste. — Monsieur Lehissec!... Avez-vous vu mon- sieur Lehissec? — Il était là il n'y a qu'un instant. — Monsieur Lehissec ! — Ah! le voici... Venez vite, cher monsieur... On n'attend que vous! Le régisseur entraîne le pianiste sur la scène. — Voici M. Lehissec! — Ah! très bien... Fontenoy prend la main de mademoiselle Julia : — Nous y sommes?... Au rideau! On va lever le rideau... — Arrêtez ! crie le régisseur. Fontenoy se retourne : — Qu'est-ce qu'il y a?... — Les chœurs de l'Opéra! — Ils sont là? — Ils montent l'escalier... Fontenoy regarde Stanislas : — Les attendons-nous? — Naturellement!... Il vaut mieux suivre l'ordre. Mais mademoiselle Julia intervient : — Alors, je n'entre pas, moi ! — Si, mademoiselle... après les chœurs. — C'est agréable ! l36 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. L'orage gronde dans la salle. — Frappez une seconde fois!... crie Sta- nislas. Le régisseur refrappe trois coups. Pendant ce temps M. Sapin et les choristes se sont placés sur la scène. On lève le rideau. DON GASPAR. Quel marché de laassesse! LES SEIGNEURS. ... avec son déshonneur. On baisse le rideau. FONTENOY. — Comment! c'est déjà fini?... STANISLAS. — Qu'est-ce que tu veux de plus? FONTENOY. — Je crojais que c'était plus long... STANISLAS. — Le fameux chœur de la Favo- rite? Tu ne le connais pas, alors!... FONTENOY. — Si!... mais il me semblait... comme nous l'avions annoncé en grosses let- tres... enfin... STANISLAS. — Enfin, j'ai eu tort de le mettre sur l'affiche?... Voilà ce que tu veux dire? FONTENOY. — Nou, mais... STANISLAS. — Il fallait refuser le concours des artistes de l'Opéra? FONTENOY. — Je ne dis pas... LE BÉNÉFICE DE FOXTENOY. 187 STANISLAS, avec éclat. — Ah! tiens... tais-toi! Tu me ferais perdre tout mon sang-froid... et Dieu sait si j'en ai besoin !.. . Stanislas s'éloigne pour garder son sang- froid. Le régisseur accourt, et demande si l'on fait un entracte. — Mais non!... mais non!... pas d'entr'acte! — C'est que le public sort... — Il ne faut pas qu'il sorte!. .. Frappez !... Frappez vite! On frappe. Fontenoy appelle mademoiselle Julia. Elle est partie. — Partie ! — Oui... elle est obligée d'être à l'Eldorado à dix heures. Elle n'a pas pu attendre. — Et vous n'avez pas essayé de la retenir ! . . . Fontenoy se désole... Mais le public gronde de nouveau. Il faut commencer coûte que coûte. Un monsieur cravaté de blanc et portant une brochette de médailles s'approche du bé- néficiaire : — Si vous voulez, monsieur... je suis prêt. — Ah!.,, c'est vous qui dites la Grève des forgerons... M. Talien? — Non!... pas Talien!... Chevalrogé! — Comment?... — Chevalrogé... directeur de la Lyre ba- 8. l38 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. tignollaise... C'est moi qui conduis la Re- traite. — Ah!... bien... Mais c'est plus tard, la Re- traite!... C'est beaucoup plus tard. — Mes hommes sont là... Alors, je pensais... — Oui... oui... merci!... Tout à l'heure. Le public rugit. — Frappez! crie Fontenoy. — Mais je ne fais que cela ! répond le régis- seur. Au même instant on apporte une lettre très pressée. C'est mademoiselle Heilbronn qui s'excuse de ne pouvoir se rendre au théâtre. Fontenoy tombe accablé. — JFaut-il lever le rideau? — Ah! je ne sais plus !... Faites ce que vous voudrez ! Mais Stanislas est accouru. Il a oublié les torts de son ami et il reprend le gouvernail : — Au rideau !... Allez! — M. Talien... vous êtes là? — Boni... entrez!.,. — Vous après, mademoiselle... — Et M. Piter?... cherchez M. Piter... — Caron! ne bougez pas, mon cher ami! — Ah ! voici Lavignac... — Ce n'est pas intitulé les Tourterelles?... — Ça ne fait rien; vous jouerez autre chose... • — Bravo! made- moiselle Chevalier, bravo!... — A vous, Ana- tole! — Donnez une chaise à madame Judicl LE BÉNÉFICE DE FONTEXOY. iS^ — Restez, Caron! — Non! laissez passer la Reine de Chypre... — Où est le jeune Sa- lowski?... — Très bien, Lavignac!... — Pas maintenant, la Retraite!... Après le spec- tacle!... — Attendez, Caron! On exécute à peu près ainsi toutes les parties de l'intermède. L'ordre du programme n'est plus observé ; mais Stanislas en refait un autre sur le terrain même... Il veille à tout, pous- sant celui-ci, appelant celle-là, faisant passer Curaçao-Polka avant les Rameaux, rempla- çant les Tourterelles par VIcl mon opinion... Mademoiselle Heilbronn seule n'est pas remplacée. Fontenoy en fait l'observation à Stanislas, qui sourit et s'élance sur la scène : — Mesdames et messieurs... Nous recevons une fâcheuse nouvelle... (Sensation.) Mademoi- selle Heilbronn, qui devait chanter le grand air du Bravo, vient de se trouver subitement in- disposée... (Légères rumeurs.) Mais M. Anatole, du Pavillon de l'Horloge, nous offre de dire les Pieds dans Vplat... (Mouvement.) Si vous voulez bien accepter... — Oui ! oui! oui! On applaudit, et Anatole vient dire les Pieds dans Vplat... qu'on lui fait bisser. C'est un triomphe. Le rideau tombe. Il est une heure et demie. l4o SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. Un grand nombre de spectateurs s'en vont. Les autres restent afin de voir la Soirée chez Fontenoy : c'est l'attrait de la représentation. Tous les artistes de Paris doivent défiler de- vant la rampe pour aller serrer la main de leur vieux camarade. On ne peut pas manquer ce spectacle-là. Sur la scène, Stanislas donne ses derniers ordres : — Le fauteuil! apportez le fauteuil!... — Viens, Fontenoy... Tu te placeras comme ceci, face au public... — Vous avez les couronnes, Martin?... Bon! remettez-les à ces messieurs... — Approchez, messieurs!.,. Une vingtaine de comédiens et de comé- diennes répondent à l'appel de Stanislas. — Placez-vous en ordre!... La Comédie- Française, d'abord... — Mais il n'y a personne de la Comédie- Française!... — Personne ? Eh bien, les artistes qui j oua ient le Bonhomme Jadis ? — Il y a longtemps qu'ils sont partis. Fontenoy se lève : — Et je ne les ai pas remerciés ! Stanislas l'arrête : — Laisse donc!... Est-ce qu'ils n'auraient pas dû attendre?... Ils savaient bien qu'ils étaient LE BÉNÉFICE DE FONTENOY. i ^l de la fin... Mais ces messieurs n'ont pas jugé à propos de t'apporter une couronne. Tu es trop petit pour eux!... Ah! c'est ignoble! ' — Stanislas !... — Oui... oui... tu as raison ! Il faut que je me contienne... — Où sont les artistes de l'Opéra?... Ah! c'est vous, Caron! Vous êtes seul?... Placez-vous là à côté du Gymnase... — Le Vaudeville ici! — Pardon, monsieur... vous êtes du Vaudeville ? — Non, monsieur! Gélinard, du théâtre de Soissons... — Ah! parfaitement!... Vous avez votre couronne ? — On ne m'avait pas dit... — Bon, bon, ça ne fait rien ! Au rideau ! On joue la Soirée chez Fontenoij, c'est-à-dire que Stanislas échange quelques répliques avec le bénéficiaire pour amener la scène des cou- ronnes... et la toile tombe. A ce moment, M. Chevalrogé se précipite en scène. — Eh bien... et nous? Vous nous oubliez?... Stanislas fait un saut. — Ah! sapristi!... je n'y pensais plus... Frappez! Non! ne frappez pas!... Où sont vos hommes?... Bien! Groupez-les... C'est cela... Au rideau ! - ' I42 SCÈxNES DE LA VIE DE THEATRE, La toile se relève, mais la salle est déjà vide^ et les Enfants d'Arpajon, unis aux membres de la Lyre batignollaise, exécutent le chœur de la Retraite devant une quarantaine de specta- teurs occupés à endosser leurs pardessus et cinq ou six ouvreuses qui étendent des toiles grises sur le rebord des loges et sur les fau- teuils de la galerie. Fontenoy, resté seul avec Stanislas, examine les comptes de la soirée. La recette s'élève à i Goj francs. 11 y a I 341 fr. 75 de frais. Bénéfice net : 2G3 fr. aj... Et Stanislas s'aperçoit que le bouquet de mademoiselle Heilbronn n'a pas été compté ! LES FOLLES DANSEUSES — Liaa ! Lina î veux-tu descendre '^ Un long bâillement se fait entendre dans la soupente. Un bras sort du lit, s'allonge, puis retombe lourdement. Madame Chenu, debout au bas de l'échelle, frappe plusieurs fois sur le bois de lit avec son manche à balai. — Voyons, Lina!... Il est six heures... Lina ! ! Cette fois, Évelina a entendu. Elle enfile un jupon et une camisole, elle dégringole l'échelle, et la voilà debout au milieu de la loge; elle est encore toute fardée de la veille et, en se frottant les yeux, elle étale le noir resté sur ses sourcils. — Eh bien, t'es propre! s'écrie madame Chenu... Je te demande un peu si tu n'aurais pas pu défaire ta figure hier au soii:... lA4 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. — Je n'avais plus de cold-eream... Madame Chenu bondit : — Tu n'avais plus de cold-cream ! Je t'en ai acheté une once avant-hier... Qu'est-ce que t'en fais, alors? tu le manges? — Marie Bourgard n'en avait pas... Je lui en ai prêté. — C'est ça ! il faut que j'en ragète, moi ! Tu ne pouvais pas lui prêter ta chemise aussi, pendant que tu y étais ? — Elle m'a bien donné de son savon... — Pour ce qu'il lui coûte, son savon!... ses parents en vendent. — Enfin, je... — Enfin, tu te feras toujours gruger, voilà ce qu'il y a de sûr! -^ Mais, maman... — Allons, pas d'histoires!... A l'ouvrage et plus vite que ça ! Évelina sort de la loge en traînant le ba- lai que sa mère lui a mis dans les mains. Elle balaye la cour, puis elle va à la pompe, tire 'deux seaux d'eau, les verse dans la fontaine et aide madame Chenu à faire les escaliers. Pendant ce temps, M. Chenu s'est levé. Il est sorti pour aller chercher le lait et a pris son verre de vin blanc avec l'épicier du coin. 11 revient, il allume le feu, il fait chauffer Ïq LES FOLLES DANSEUSES. l/jS lait dans un poêlon, il prépare le café et les rôties, met deux bols sur la table, et appelle sa femme. — Madame Chenu!... quand tu voudras! Madame Chenu descend, suivie d'Évelina... Elle prend un des deux bols, et s'installe avec son mari devant la table, tandis qu'Évelina, assise sur une chaise basse, le poêlon entre les genoux, trempe une longue tranche de pain dans sa part de café au lait. Le déjeuner fini, Evelina passe dans l'alcôve pour s'habiller; madame Chenu fait son mé- nage ; M. Chenu s'assied les jambes croisées sur son établi et, avant de se mettre à la cou- ture,parcourt les journaux que le facteur vient d'apporter. — Allons, bon !... encore un attentat ! — Où donc? fait madame Chenu. — Rue de Puébla... Une femme qu'on a trouvée assassinée dans sa cuisine. — Comment qu'on l'appelle ? — Le journal met la fille V... C'est probable- ment le pendant du passage Saulnier ! — Ainsi, voyez à quoi ces femmes-là s'ex- posent ! Evelina s'est rapprochée tout en nattant ses cheveux. Madame Chenu, l'apercevant, lui flanque une taloche. 9 ^PP, n'a pas répondu à ma question. J'ai dit qu'il ne m'avait pas rendu la pièce que je lui ai remise il y a six mois. Tout est là. Mais M. Laîernet est trop habile pour ré- pondre par oui ou par non; il préfère se re- l6/j SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. trancher dans une explication qui voudrait être spirituelle et qui n'est que grossière. Cela ne m'étonne pas, du reste, de la part de cet an- cien marchand de contremarques ; il sera sorti un instant du cabinet directorial pour redes- cendre dans la rue, son premier théâtre. A-gréez, etc.. FERDINAND DU CHESNE. N° 14 (voir n" 11). Pans, 29 octobre. Monsieur le rédacteur, Permettez-moi de flétrir comme elle le mé- rite l'odieuse calomnie que M. Ascanio n'a pas craint de diriger contre mademoiselle Hortensia. Mademoiselle Hortensia a appartenu pen- dant trois ans au Théâtre-Populaire où elle a su gagner l'estime et la sympathie de tous ses camarades. 11 est donc de mon devoir de relever une insulte d'autant plus lâche que son auteur, en s'adressant à une femme sans défense, a soin de garder le voile du pseudonyme. Je sais bien RECTIFICATIONS. l65 que M. Ascanio a de bonnes raisons pour cela; s'il signait de son vrai nom, on découvrirait que ce journaliste et le correspondant drama- tique Bouchaneuf ne font qu'un même per- sonnage. C'est ce qui explique sans doute ses articles si élogieux pour mon camarade Hip- polyte. Agréez, etc. N° i5 (voir n" 12). FLORIMOND, du Théâtre-Populaire, Paris, 29 octobre. Cher monsieur, Le Messager des coulisses est toujours bien amusant. N'ai- je pas appris par la voie de votre journal que M. Trézard était le collabo- rateur de Robinet pour les Cascades pari- siennes? C'est à mourir de rire. Ainsi, voilà ce monsieur qui revendique la paternité d'une pièce parce qu'il a servi d'in- termédiaire entre un des auteurs et les créan- ciers de celui-ci. Que mon ami Robinet ar- range ses affaires comme il le voudra, je n'ai pas à m'en occuper, mais que son collabora- teur ne vienne pas se mettre en tiers dans l6G SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. une association dont je fais partie pour une bonne moitié. Veuillez, cher monsieur, insérer cette lettre dans votre plus prochain numéro, et agréer, etc. CHAUDFROID. N" i6 (voir n" lo). Paris, 29 octobre. Monsieur le rédacteur en chef, Je n'habite pas votre pays depuis assez longtemps pour avoir la prétention de saisir toutes les finesses de la langue française; mais je la connais assez pour comprendre qu'en me reprochant d'avoir parlé , et voilà pourquoi l'on avait illuminé la façade des Folies-Plastiques. Voyons maintenant ce qui se passe dans les coulisses. On ne s'y tient pas d'aise, et le régisseur est obligé de rappeler de temps en temps au silence celles de ces dames qui vont avoir l'honneur d'attirer les premiers regards du schah de Perse : — Ah ! ma chère, j'ai tellement peur que je vais manquer mon entrée. — En voilà une bêtise I — Que veux-tu? c'est plus fort que moi; je suis émue. — Parce que le schah est dans la salle? c'est un homme comme un autre. — Merci ! un souverain ! tu appelles ça un homme comme un autre ?... Tu n'as pas vu ses diamants à son bonnet?... Ah ! ma chère... avec un seul on achèterait les Tuileries ! l86 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. — Il n'y a plus moyen, on va les démolir. — Pourquoi? parce qae noas n'avons plus de souverains. C'est ça qui me plaît dans le schah de Perse; c'est un souverain ! — Et puis après ? — Après ? Ça me console de la République. — Et puis après ? — C'est la République qui a perdu la France. — Et puis après ? — Ah! flûte! — Flûte toi-même ! en voilà une andalouse d'occasion ! — Comment as-tu dit?., andalouse? — Oui... — Répète-le encore ! — Voyons, voyons, mesdames ! Un peu de silence, je vous prie ! Dans le cabinet directorial, Montléry a réuni les auteurs de la pièce et leur tient le discours suivant : — Vous comprenez, mes enfants, ce que je vous en dis, ce n'est pas pour moi, mais pour vous. Je crois que vous ferez bien d'ajouter un couplet en son honneur. Ça le flatterait et il vous en saurait gré. — Mais puisqu'il veut garder l'incognito ! — Raison de pliis !.. ça n'en serait que plus délicat. Ce n'est pas un compliment que vous UN GALA AUX FOLIES-PLASTIQUES. 187 lui adressez en pleine figure, c'est une allusion que vous glissez dans la pièce. — Encore faut-il qu'elle vienne bien, l'allu- sion ! — Elle vient on ne peut mieux. Tenez, dans la scène de l'Exposition, quand Evelina dit à Rodolphe : Je m'en bats l'œil, de ton indus- trie ! — Au rondo, alors ? Ces merveilles Sans pareilles... — Parfaitement!... vous voyez que ce n'est pas difficile... Allons, chaud, mes enfants, chaud ! chaud ! Ses enfants, — le vieux vaudevilliste Séri- court et son jeune collaborateur Armand Lu- chot — vont s'asseoir au coin d'une table dans le magasin d'accessoires, et on entend le vieux Séricourt fredonner : Ces merveilles Sans pareilles... Pendant ce temps, Montléry retire son ha- bit et sa cravate blanche pour revêtir le cos- tume qu'il porte dans les Dames de Mahille. l88 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. Il aurait bien voulu rester « en homme du monde » ce pauvre Montléry, mais on lui a fait observer qu'il ne pouvait se trouver au même moment à l'entrée du théâtre et sur le théâtre. Il est du commencement de la pièce; s'il attend le schah de Perse dans le vestibule, comme il en avait l'intention, il n'aura plus le temps de Daignez donc accepter ce simple souvenir de la part de celui qui se dit, mademoiselle, Votre plus fervent admirateur, » Paul de Praberville. » Hôtel des voyageurs, rue de Lyon, près de la gare, chambre n" 4. M. Praberneau avait adopté ce nom et ce domicile pour les besoins de l'entreprise hardie qu'il méditait. Malgré ce que lui avait dit l'ou- vreuse sur la vertu d'Antonia, il pensait que celle-ci ne serait pas insensible à l'hommage d'un spectateur qui l'applaudissait tous les soirs avec un enthousiasme si visible. Plu- sieurs fois, la petite bouquetière s'était tournée de son côté en lui décochant son plus gracieux sourire et, sans être trop présomptueux, l'ar- dent marchand de bois pouvait espérer qu'il n'avait pas déplu. Après tout, il était bel homme, il n'avait que trente-huit ans... Pour- quoi cette actrice, si sage qu'elle fût, se serait-, elle montrée plus réservée que la femme de l'inspecteur des fortifications, une femme connue dans tout Melun pour la sévérité de LE MARIAGE D ANTONIA. 209 ses principes et qui n'avait pas craint de jeter tous ces principes par-dessus bord pour venir le trouver, lui Praberneau, alors qu'il ne son- geait nullement à elle? Praberneau, c'est-à-dire M. Paul de Praber- ville attendit donc une réponse à sa lettre et même... qui sait?., la visite d'Antonia venant lui dire en personne, comme la femme de l'in- specteur des fortifications : J'ai compris que vous m'aimiez... me voici... prenez-moi! Il ne reçut que le billet suivant : a Monsieur, 5> Je n'accepte pas de cadeau des personnes que je ne connais pas. » Agréez mes civilités, » Antonia. 3> Et, avec ce billet, l'écrin qui l'avait provoqué. Praberneau, très dépité, écrivit une autre lettre pour protester de la pureté de ses inten- tions. Mademoiselle Antonia s'était étrange- ment méprise ; Praberneau n'avait pas cru l'of- fenser en exprimant une admiration toute res- pectueuse; son bouquet — car il persistait à ap- peler ainsi ce que mademoiselle Antonia pre- nait pour un cadeau — son bouquet s'adressait 12. 2IO SCENES DE LA VIE DE THEATRE, non à la femme dont il connaissait les senti- ments élevés, mais à l'artiste qui interprétait avec tant de talent les heureuses productions de nos musiciens français : ce n'était pas l'offre d'un adorateur vulgaire, c'était l'hom- mage d'un dilettante éclairé, etc.. Antonia ne répondit pas. Cette seconde lettre fut suivie d'une troi- sième, d'une quatrième, d'une cinquième... Antonia ne répondit pas davantage. Il fallait en finir. Prabemeau se présenta un matin chez l'actrice, comme envoyé par le directeur des Délassements-Lyriques. La femme de chambre d'Antonia le fit entrer dans le salon et courut prévenir sa maîtresse. Celle-ci à la vue de l'importun qu'elle reconnut tout de suite pour son « admirateur du troisième rang » eut un geste de colère : — Que voulez- vous, monsieur? dit-elle. L'honnête marchand de bois s'attendait bien à un accueil quelque peu sévère, mais il ne se représentait pas la petite bouquetière sous cet aspect de Diane effarouchée. Il balbutia : — Mon Dieu! mademoiselle... je voulais... Antonia le regarda froidement : — Vous vouliez m'exprimer votre amour n'est-ce pas? LE MARIAGE D AXT0NIA. — Oh! mon amour... c'est-à-dire... — C'est-à-dire ce qui en tient lieu... un petit dîner au Café anglais, une promenade en voi~ ture, deux ou trois bijoux et un billet de cinq cents francs par-ci, par-là... Praberneau rougit : — Oh! mademoiselle!... loin de moi, la pen- sée... — Pas de billet, alors? Le pauvre homme ne savait déjà plus où il en était ; cette brusque question le déconcerta complètement. Il s'embrouilla : — Si!... non!... je veux dire... ou plutôt..^ enfin... Antonia haussa les épaules. — Enfin, vous supposiez que je serais trop heureuse de faire votre connaissance? — Pardon!... j'espérais... — Eh bien, mon cher monsieur, vous vous êtes trompé... Je ne suis pas du tout... oh! mais du tout!... la femme que vous croyez... — Mais, mademoiselle, je vous jure... Antonia poursuivit : • — Je ne sais pas ce qu'on a pu vous dire contre moi... Praberneau voulut protester. — Oh! reprit l'actrice avec vivacité, je connais mes camarades, allez ! Il suffit qu'un* 212 SCENES DE LA VIE DE THEATRE. femme se tienne bien pour qu'aussitôt on lui jette la pierre... Si je menais la vie de telle ou telle que je ne veux pas nommer, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, et trois ou quatre en même temps, on n'aurait pas assez d'éloges pour moi... Mais cette existence-là ne me va pas; je ne suis plus une petite fille; quand j'ai rencontré une personne qui me plaît et qui me témoigne des égards, je n'ai pas besoin de courir ailleurs... surtout quand je n'ai rien à désirer comrne en ce moment-ci. Voilà juste- ment pourquoi on m'en veut! ... Demandez à Blanche d'Annecy si elle n'a pas essayé de me faire perdre ma position ! Praberneau, étourdi par ce flux de paroles, se raccrocha au dernier mot entendu : — Blanche d'Annecy? fit-il. — Oui, reprit Antonia. Et regardant Praberneau bien en face : — Qui sait? dit-elle brusquement... c'est peut-être elle qui vous envoie. Praberneau, ahuri, ouvrit de grands yeux : — Plaît-il? Mais Antonia, toute à sa pensée, continua : — La combinaison ne serait déjà pas si bête !... On ne serait pas fâché de pouvoir dire à la personne qui s'intéresse à moi : « Vous savez? votre Antonia... cette femme si fidèle? LE MARIAGE D ANTONIA. 2l3 £h bien, elle reçoit un M. de Praberville qui lui envoie des bijoux!... » Cette fois, l'honnête marchand de bois com- prit à peu près ce qu'Antonia voulait dire, et bondissant : — Oh! mademoiselle! s'écria-t-il... made- moiselle! comment pouvez- vous croire que moi, Praberneau... Il se reprit : — ... Que moi, Praberville, je serais assez infâme... assez indélicat... assez... Oh!... Antonia fut touchée de cette indignation qui ne trouvait plus de termes pour s'exprimer, et, adoucissant sa voix : — Eh bien, non! fit-elle... non! je ne le crois pas. Praberneau respira bruyamment : — A la bonne heure!... parce que... parce que... Et le mot lui manquant encore, il essuya son front ruisselant de sueur, Antonia n'avait pas besoin, d'ailleurs, d'une autre protestation pour être convaincue que le pauvre homme n'avait pas trempé dans la noire machination dont elle accusait Blanche d'Annecy. Mais elle ne pouvait perdre le béné- fice du beau mouvement oratoire qui avait si vivement ému Praberneau, et voulant rester . 2l4 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. intéressante, elle prit un ton triste et doux : — Vous n'avez pas voulu me blesser, mon- sieur... je le vois à présent... mais avouez qu'une femme dans ma position est bien à plaindre! — Pourquoi? fit Praberneau. L'actrice continua : — Exposée sans cesse à des déclarations quelle ne peut éviter, vivant dans un monde où l'inconduite est considérée comme une obligation... — Oh! — Je vous dis ce qui est, monsieur! Nous n'avons pas le droit d'être honnêtes, nous autres, et quand nous le sommes, on ne veut pas l'admettre!... Praberneau se récria : — Qui vous fait supposer?... — Eh! monsieur, seriez- vous venu chez, moi, si vous aviez pensé que je serais d'un abord difficile? — Permettez!... — Mais vous vous êtes dit : c'est une actrice, c'est une femme qui a un amant... Praberneau devint très rouge : — J'ignore... — Eh bien, oui ! répliqua Antonia d'une voix vibrante, c'est vrai! j'ai un amant!... mais LE MARIAGE d'anTOXIA. 2l5 personne ne peut dire que je l'ai trompé, entendez-vous? personne! Cette affirmation jetée à la tête du pauvre marchand de bois l'embarrassa plus encore que tout ce qu'il venait d'entendre. 11 ne savait que répondre, et pourtant il ne pouvait laisser Antonia sous le coup d'une suspicion dont elle semblait souffrir si cruellement. Depuis qu'il l'écoutait, il se sentait pris pour elle d'une sympathie croissante; sa conversation avec l'ouvreuse lui revenait à l'esprit; la bonne opinion qu'il avait conçue d'Antonia se forti- fiait de tous les témoignages d'honnêteté dont elle l'accablait depuis une demi-heure, et la. petite bouquetière Jui apparaissait maintenant comm.e une victime de l'injustice et de l'im- moralité des temps modernes. Après être resté quelques instants silen- cieux, dominé par les sentiments qui se com- battaient en lui, Praberneau regarda Antonia et d'un ton pénétré : — Eoutez, mademoiselle! s'écria- t-il... vous me jugez mal... je ne vous considère pas du tout comme vous le dites... bien au contraire! je sais ce que vous valez... je vous estime... je vous respecte... et je ne demande qu'à être votre ami... rien que votre ami ! Antonia se taisait. ai6 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. — Pour commencer, fit-il avec eftort, il faut que je vous avoue une chose : je ne m'appelle pas Praberville. — Comment?... — Je m'appelle Praberneau... Ovide Pra- berneau... je suis marchand de bois à Melun. — Ah! fit Antonia avec une petite moue dé- daigneuse. Praberneau continua : _ Je fais de bonnes affaires; j'ai vingt-cmq mille francs de rente.... Et comme Antonia allait l'arrêter : _ Je vous dis cela, ajouta-t-il, pour vous montrer que je ne vous cache rien... J'ai toute confiance en vous; vous pouvez donc avoir confiance en moi... L'actrice prit la parole : _ Enfin, dit-elle, qu'espérez-vous? _ J'espère, répondit le marchand de bois, que vous accepterez mon amitié, que vous me permettrez de venir ici... Antonia l'interrompit vivement : _ Oh ! non !... pas ici !... c'est impossible... je ne suis pas libre. — Mais en ami? rien qu'en ami ! — Oh! non! non! il n'y a pas moyen... Je ne peux même pas recevoir mes camara- des!... LE MARIAGE D ANTONIA. 217 La figure de Praberneau prit une expres- sion désolée : — Mais enfin! quand on veut vous voir... — On ne me voit pas. — Ah! — C'est comme cela! Je vous l'ai dit : je mène une existence très retirée; en dehors de mon théâtre, je ne m'occupe de rien, je ne vais nulle part, je ne vis absolument que pour la personne avec qui je suis liée. — C'est une triste existence ! murmura le marchand de bois. — En effet, répliqua Antonia; ma vie n'est pas toujours d'une gaieté folle, mais jusqu'à nouvel ordre je ne peux pas en changer. Et regardant son interlocuteur fixement : — Ce n'est pas ce que vous me conseillez, je suppose ? Praberneau se troubla : — Cela dépend, répondit-il... vous pouvez rencontrer... L'actrice sourit : — Vous connaissez beaucoup de gens qui dépenseraient soixante mille francs par an pour les beaux yeux d'une femme ? Praberneau fit un bond. — Non! non! s'écria- t-il vivement... je ne prétends pas,.. i3 ai8 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. — Vous voyez bien, mon cher monsieur, reprit Antonia en soupirant, que je n'ai pas Je droit de vous entendre. Cette résistance opiniâtre ne pouvait que surexciter la passion du marchand de bois. — Alors, s'écria-t-il avec l'accent du déses- poir, il faut que je renonce au bonheur de vous contempler ? — Vous pouvez me contempler au théâtre î — Dans la Sirène de Bougival?... Hélas! je ne vous y ai que trop vue... puisque c'est là que vous m'avez ensorcelé. — Que voulez-vous?... Je ne peux pourtant pas vous donner de rendez-vous autre part, et à moins de nous rencontrer dans ma fa- mille... Praberneau parut surpris : — Dans votre famille?... — Mais certainement ! Pourquoi n'aurais-je pas de famille?... J'en ai une... chez ma tante, une brave femme qui est mercière à Vau- girard, rue de la Procession... J'y vais de temps en temps, le dimanche, quand je suis libre. . Ça vous étonne? --Du tout. — Je ne fais pas d'embarras, moi ! Je ne suis pas comme tant d'autres qui rougissent de leurs parents... Ma tante est dans une posi- LE MARIAGE D ANTONIA. 219 tion modeste, c'est vrai ; mais c'est une hon- nête femme... et je ne crains pas d'aller m'as- seoir dans son arrière-boutique. Vous n'avez qu'à y venir : vous m'y verrez ! — Je ne me permettrais pas... — Pourquoi pas ?... Ma tante est une per- sonne très convenable... elle se nomme madame Balizan... elle est veuve d'un lieute- nant de dragons, un très bel homme, tué à Solférino... elle vous recevra très bien. — Si vous m'autorisez... — Sans doute ! puisque ma tante sera là ' Oh! si ma tante ne devait pas y être, ce serait autre chose... Et comme Praberneau, abasourdi, se tai- sait: — Eh bien ! vous ne me remerciez pas ? — Si fait! comment donc! Je suis ravi... En disant cela,, le marchand de bois voulut prendre les mains de l'actrice ; mais celle-ci les retira vivement : — Un instant!... C'est à la condition que vous vous tiendrez tranquille! Si vous com- mencez déjà à n'être pas raisonnable... — Je le serai... — A la bonne heure! Et regardant Praberneau avec sentiment : — De cette façon, ajouta- t-elle,nous pourrons Î20 SCENES DE LA VIE DE THEATRE. nous voir sans crainte et au moins nous aurons la satisfaction de rester honnêtes ! Puis, lui tendant la main en souriant : — Allons ! à bientôt, mon ami ! Praberneau se retrouva dans la rue sans savoir comment il y était descendu. Il était réellement bouleversé. Ces paroles gracieuses succédant à un accueil si brutal, l'assurance avec laquelle Antonia exprimait les sentiments les plus opposés, tant de candeur unie à une liberté de langage presque cynique, ses scru- pules et ses calculs, le monsieur aux soixante mille francs, la tante de Vaugirard, le lieute- nant tué à Solférino, tout cela était bien fait pour troubler une cervelle déjà ravagée par trente représentations de la Sirène de Bou- gival. Praberneau ne comprenait phis rien, ne voyait plus rien, ne savait plus rien, si ce n'est que la pelite bouquetière était encore mille fois plus séduisante à la ville qu'au théâtre... Et deux jours après, il avait fait la connais- sance de madame veuve Balizan et pleurait avec elle l'excellent époux que cette digne femme avait malheureusement perdu. Antonia arriva, vêtue simplement d'une petite robe de cachemire qui dessinait à mer- veille sa taille élégante. LE MARIAGE D ANTONIA. 221 L'entrevue des deux nouveaux amis fut char- mante et digne en tous points de figurer dans la bibliothèque des romans dits d'éducation. Le mot d'amour ne fut pas prononcé une seule fois et madame Balizan, qui assistait à l'en- tretien, s'étant éloignée pour vacfuer à quelques soins de ménage, Antonia quitta immédiate- ment le canapé où elle avait pris place avec Praberneau, pour aller s'asseoir près d'une fenêtre ouverte. Ils parlèrent de tout, excepté de ce qui pou- vait passionner l'ardent rharchand de bois. Et avec quelle délicatesse A.ntonia évita de nom- mer le monsieur qu'elle était obligée de faire intervenir dans ses récits ! Il n'était question que d'un être vague et impersonnel. « On était parti] avant-hier, mais on devait revenir ce soir; on ne se doutait pas qu'elle était à Vau- girard; on avait voulu l'empêcher de sortir; 071 lui avait fait une scène; on avait reconnu ses torts; on avait apporté une parure qui valait au moins dix mille francs, etc. » Ce on avait fait toutes sortes de choses qu' Antonia narrait avec une égale discrétion. Quant au pauvre Praberneau, la moindre ga- lanterie lui était absolument interdite. Il avait déposé sur la cheminée de l'arrière-boutique une magnifique botte de roses; Antonia le gronda 222 SCENES DE LA VIE DE THEATRE. et refusa d'emporter ce bouquet, elle ne vou- lait qu'une simple fleur... et encore! Le dimanche suivant, ce fut bien pis. Comme Praberneau tirait de sa poche un écrin renfermant deux petites boucles d'oreilles, deux simples' fleurs garnies de brillants, An- tonia se montra véritablement contrariée et déclara qu'elle n'accepterait pas ces bi- joux. — Mais je les ai fait faire exprès pour vous, fit le pauvre amoureux; c'est un simple sou- venir, ça n'a pas de' valeur! — Peu importe! répondit l'actrice, vous con- naissez nos conventions : je ne veux rien, abso- lument rien. — Soit, je saurai cela désormais ; mais, pour cettefois, prenez mes boucles d'oreilles! Qu'est- ce que vous voulez que j'en fasse?... Je ne peux pas les mettre ! Antonia tourna cette difficulté. — Donnez-les à ma tante, dit-elle simple- ment. La tante accepta et, Praberneau continuant à apporter des présents qu' Antonia s'obstinait à refuser, ce fut la bonne dame qui hérita de tous les objets qu'on destinait à sa nièce, sans compter ceux qu'elle recevait pour elle- même; car la veuve du lieutenant de dragons, m^ti^f LE MARIAGE d'aNTONIA. ll'i ne se trouvant pas comme l'actrice a dans une situation délicate », n'avait aucune raison de s'opposer aux «c politesses ■» du marchand de bois. C'est ainsi que madame Balizan s'enrichit successivement d'un magnifique cachemire, de six couverts d'argent, d'une armoire à glace... que sais-je? et sa nièce s'étant avisée un jour de railler plaisamment la simplicité du logis où elle était reçue, trouva, la semaine suivante, l'arrière-boutique de la rue de la Procession complètementtransformée. Praberneau l'avait fait meubler par un grand tapissier du boule- vard. Antonia sourit... mais elle continua à re- fuser tous les cadeaux. Plusieurs dimanches se passèrent ainsi. Pra- berneau arrivait un peu après midi et guettait le passage de l'omnibus qui s'arrêtait au coin de la rue pour laisser descendre Antonia. L'ac- trice était heureuse de venir en petite bour- geoise, d'abandonner pour un instant le coupé, les deux grands chevaux et le cocher anglais de monsieur Ox. Elle longeait la rue, elle en- trait dans la boutique de la mercière... et c'est alors que commençaient ces causeries « ami- cales» au sortir desquelles l'innocent marchand de bois s'en retournait de plus en plus enflammé. Et que disait-on, àMelun, pendant ce temps- ■'wmmmmimimimimmmr 224 SCENES DE LA VIE DE THEATRE. là? Que devenait ce chantier où Praberneau, successeur de son père, avait passé trente-huit années d'une existence jusqu'alors irrépro- chable? • On ne l'y voyait presque plus; il expédiait ses affaires dès le matin et partait à dix heures pour Paris afin d'apercevoir, du fond d'un fiacre, Antonia, se rendant à sa répétition. S'il rentrait l'après-midi à Melun, c'était pour repartir presque aussitôt. Quant à ses soirées, elles étaient toutes retenues d'avance, et les habitués du café du Commerce, grands ama- teurs du jeu de dominos, avaient fini par re- .noncer à une certaine « revanche » que Pra- berneau leur devait depuis six semaines. Les absences nocturnes du marchand de bois se produisaient si fréquemment que personne ne s'en inquiétait ; elles étaient même prévues : le premier commis avait ordre, au cas où le feu prendrait au chantier, d'envoyer une dé- pêche à l'orchestre des Délassements-Lyri- ques! M. Praberneau était devenu le « Persan » du théâtre; avec cette différence que le fameux Persan dont je veux parler se montrait le même soir à l'Opéra et à l'Opéra-Comique, tandis que notre marchand de bois ne quittait plus la stalle dans laquelle il s'était incrusté. LE MARIAGE d'aNTONIA. îîS Il savourait toujours avec délices les couplets de M. Ferdinand du Chesne et lorsque Antonia arrivait aux trois derniers vers : Car la petite bouquetière Aurait vraiment bien du malheur, Si vous ne preniez pas sa fleur... l'infortuné spectateur éprouvait dans tout son être un frémissement prolongé. Sa raison n'y tint plus. . . ou du moins, comme il se l'expliqua à lui-même, sa raison triompha de tous les préjugés qu'elle battait en brèche depuis six semaines. Praberneau finit par se dire qu'il aurait bien tort de refuser le bonheur qui s'offrait à lui. Puisque Antonia, vouée à une fidélité sans exemple, voulait « rester hon- nête » pourquoi ne remplacerait-il pas, par des liens plus sacrés encore, ceux qui attachaient cette fière héroïne à là personne de monsieur On. C'était une actrice, une femme sans prin- cipes? Quelle calomnie ! Praberneau savait là-dessus à quoi s'en tenir. Combien de vertus soi-disant éprouvées auraient résisté comme la sienne aux attaques dont elle avait été l'ob- jet? Les femmes mariées qu'il connaissait étaient-elles aussi attachées à leurs devoirs; et trouverait-il, parmi les jeunes filles qu'on i3. 226 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. lui proposait en mariage; une ménagère com- parable à cette artiste adulée qui avait renon- cé volontairement aux plaisirs de la société parisienne pour se consacrer à une existence d'ordre, de travail et d'économie? Et comme elle était bonne, douce, gracieuse ! Comme elle aimait sa tante! Ah! ma foi, tant pis! qu'on l'en blâmât ou non, il l'épouserait... Après tout, il était maître de ses actions, il n'avait plus de parents, il ne devait rien à personne... On pouvait bien dire tout ce qu'on voudrait... Et puis on ne dirait rien... Antonia n'était pas connue àMelun; elle quitterait le théâtre, elle s'installerait au chantier... de cette façon, les clients ne se plaindraient plus de n'y trouver personne... et puis... Et puis. . . toutes ces raisons-là ne signifiaient rien : Praberneau était fou d'Antonia; il la voulait... elle devait être à lui. C'est pourquoi le lendemain dimanche, jour de la 450™" représentation de la Sirène de Bougival, Ovide Praberneau, pâle et vêtu de noir, demanda en tremblant à la petite bouque- tière si elle consentirait à devenir sa femme. Vous croyez peut-être qu'Antonia parut sur- prise ou joyeuse de cette proposition? Ni joyeuse, ni surprise. Elle resta quelques instants absorbée dans ses réflexions, puis re- LE MARIAGE d'ANTONIA. 227 gardant Praberneau avec une expression toute mélancolique : — Mon pauvre ami ! dit-elle, notre bonne affection ne pourra donc pas durer? Praberneau faillit tomber de stupeur. — Sans doute! reprit Antonia; la demande que vous venez de me faire va changer forcé- ment la nature de nos relations ; vous com- prenez que je ne pourrai plus recevoir comme ami un homme qui se sera posé ouvertement en prétendu!... Le marchand de bois devint livide. — Rassurez-vous ! ajouta-elle. Je n'ai encore dit ni oui, ni non... Je vous demande huit jours pour réfléchir; dans la situation oîi je suis, il me faut bien cela ! C'est en effet ce qu'il lui fallut. Huit jours après, la petite bouquetière revit Praberneau chez madame Balizan. — Eh bien, c'est convenu! dit-elle. Je vous épouse... Voici ma main. Et comme le pauvre homme, radieux, se précipitait pour couvrir de baisers cette petite main chérie : — Mais n'oubliez jamais une chose ! s'écria solennellement Antonia : c'est que c'est vous qui me l'aurez demandée ! NP iwnpuiHiii. .■niuip 228 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. II La nouvelle du prochain mariage d'Antonia était très commentée au foyer des Délasse- ments-Lyriques. — Moi, disait Clara Peltier, je trouve qu'elle a tort.- — Pourquoi? — On sait ce qu'on perd; on ne sait pas ce qu'on retrouve. Ces paroles dites d'un ton dogmatique ayant causé un certain étonnement, Clara Peltier éprouva le besoin de les expliquer en les sou- lignant : — Certainement, reprit-elle; Antonia perd beaucoup. — Ah ! fit quelqu'un, vous voulez parler de ce monsieur avec qui elle est? — Sans doute! — Qu'est-ce qu'il lui donnait donc? A cette question brutale, Clara tressaillit, et brusquement : — Est-ce que je le sais, moi, ce qu'il lui donnait? — Dame... vous auriez pu... — J'aurais pu le savoir, n'est-ce pas ? Je vais peut- être m'informer de ce que mes camarades LE MARIAGE D ANTONIA. 229 reçoivent OU ne reçoivent pas... Je vous trouve encore bon, vous! — Mais, ma chère... — Ah ! tenez ! c'est révoltant ! II n'y a qu'ici qu'on entende des choses pareilles!!... Ce cri d'indignation trouva dans l'auditoire un écho sympathique. On blâmaunanimement l'indiscret personnage qui l'avait soulevé. Mais on ne pouvait arrêter la conversation au point où elle en était; il fallait qu'elle suivît son cours. Blanche d'Annecy corrobora la déclaration de Clara Peltier en disant que le monsieur aban- donné par Antonia devait être excessivement riche. Elle ne le connaissait pas plus que son amie, mais le silence gardé à cet égard par la première intéressée lui paraissait significatif. Pourquoi Antonia avait-elle caché si longtemps une liaison dont tant de femmes se seraient enorgueillies ? Pourquoi ce monsieur ne venait- il jamais au théâtre et pourquoi ne le voyait- on jamais chez Antonia quand, par hasard. Ma- dame vous faisait l'honneur de vous recevoir? Tout simplement parce qu'elle avait peur qu'on ne le lui soufflât, son monsieur. Il fallait donc qu'il fût plusieurs fois millionnaire. Et comme on rappelait que le monsieur en question était marié : a3o SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. — La belle raison ! s'écria Blanche d'Annecy. Est-ce que nous n'en connaissons pas toutes, des hommes mariés? Ce sont les plus entre- prenants. — Alors, fit Rose Lys, si ce monsieur est si riche, pourquoi Antonia le quitte-t-elle ? — Mais, d'abord, êtes-vous sûr qu'elle le quitte? — Oh! voyons!... — Eh bien, quoi? Ce ne serait pas la pre- mière fois qu'on verrait une femme se marier dans ces conditions-là ! — Certainement, dit Juliette Ardouin qui se piquait d'une certaine force en histoire — elle avait failli être institutrice — les rois fai- saient toujours épouser leurs maîtresses par de grands seigneurs! Blanche d'Annecy, encouragée par ce témoi- gnage historique, allait poursuivre ses impu- tations... Flambardet l'arrêta. — Pardon! ma chère... dit-il gravement. Je n'ai pas à prendre la défense de mademoi- selle Antonia, ni delà personne qu'elleépouse... — Je ne les accuse pasi — Pardon! vous accusez cette personne que je ne connais pas... et que je ne tiens pas à connaître... — Eh bien, alors ! LE MARIAGE d'aNTONIA. 23 r — Laissez-moi parler... Vous accusez cette personne d'une action infâme... — Moi ! — Vous insinuez qu'elle accepte un marché honteux... — Du tout! j'ai dit seulement... — Eh bien, permettez-moi de vous répondre, ma chère Blanche... Ici, Flambardet prit un temps. Tout le monde se tut ; on sentait que l'acteur allait dire quelque chose de décisif... Il reprit : — Permettez-moi de vous répondre... que vous êtes un peu trop prompte en paroles ! Blanche, écrasée, baissa la tête. Voilà les effets que produisait Flambardet quand il était sous l'empire d'un sentiment vrai. La commotion fut générale... Ses enne- mis eux-mêmes durent reconnaître qu'il avait touché juste; la fermeté de son accent n'avait été égalée que par la dignité de son attitude, dans ces circonstances particulièrement délica- tes. On n'ignorait pas, en effet, que Flambardet avait été l'amant d'Antonia et l'on remarqua avec quel tact il avait évité, en parlant de son mariage,deprononcerlenomdeM.Praberneau. Cet incident détermina une réaction en fa- veur d'Antonia. 232 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. — Flambardet a raison, s'écria impétueuse- ment Sophie de la Tournelle. Il n'y a rien à dire contre Antonia.. Tout ce qu'on raconte est faux. D'abord, elle a rompu avec son mon- sieur. — Vous en êtes sûre? — Très sûre. C'est fini... archi-fini! L'incorrigible Blanche d'Annecy ne put ré- primer un sourire d'incrédulité. — Comment le sais-tu? dit-elle à Sophie. — Comment je le sais? Par ma coutu- rière. On lui a fait dire d'apporter tous ses comptes. — Qui s'élevaient à...? — Dix-sept mille francs. — Et elle a été payée? — Net. — C'est joli, fit Juliette Ardouin. — Et je ne vous parle que de la couturière... reprit Sophie, mais vous pensez bien que ce monsieur a eu d'autres notes à payer, sans compter ce qu'il a remis à Antonia de la main à la main. — Pourtant, si c'est elle qui a rompu... — Raison de plus! Est-elle naïve, cette Ju- liette! Vous ne savez donc pas qu'il n'y a rien qui attache un homme comme de savoir qu'on veut le quitter? LE MARIAGE d'aNTONIA. a'i3 La vérité de cet aphorisme frappa surtout Blanche d'Annecy. — Qu'est-ce que je disais! s'écria-t-elle d'une voix triomphante. On m'a donné tort tout à l'heure... 11 ne fallait pas toucher à ma- demoiselle Antonia... je l'accusais... pauvre petite femme!., c'était indigne... on n'avait ja- mais vu cela... Et, pour changer, vous en- tendez Sophie ! — Oui, dit le premier régisseur qui venait d'entrer au foyer, eh bien? — Le monsieur d' Antonia payera tout ce qu'on voudra... — C'est possible... et puis après? — Après? Blanche d'Annecy regarda fixement le ré- gisseur, pour s'assurer qu'il ne se moquait pas d'elle ; et poursuivant : — Vous admettez qu'une femme comme Antonia renonce à une position pareille ? — Pourquoi pas? La placidité du régisseur désarma Blanche d'Annecy. Elle le considéra quelques instants avec un air de profonde, d'immense pitié; puis, du ton le plus doux : — C'est bien, mon ami, dit-elle... vous avez absolument raison. J'aurais dû être convaincue plus tôt des vertus exceptionnelles de mademoi- 1î34 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. selle Antonia... Je vous demande pardon... je vous demande mille fois pardon. Et Blanche se rassit sans ajouter un mot. Il y a des causes qu'on ne discute pas. Mais il était dit que ce soir-là les sentiments purs seraient en honneur au foyer des Délas- sements-Lyriques. — Ma foi ! fit Rose Lys, je ne vois pas pour- quoi une actrice n'aurait pas le droit de se marier aussi bien qu'une autre femme. — 11 y a des femmes mariées qui ne valent pas les actrices, ajouta Sophie de la Tour- nelle. — Pour sûr ! dit Juliette Ardouin. — Je le sais bien, répliqua Clara, et je suis persuadée que du jour où Antonia sera devenue madame Praberneau elle se tiendra mieux que personne et c'est pour cela que je me demande si elle ne serait pas plus heureuse en restant comme elle est. ^ — Pourquoi? — Parce qu'elle est libre de faire ce qu'elle veut... tandis qu'une fois mariée elle ne s'ap- partiendra plus. — Ah! dame!... — Et qui sait si ce M. Praberneau sera aussi gentil pour elle que celui qu'elle quitte? — On dit qu'il l'adore. LE MARIAGE d'aNTONIA. a35 — Ce n'est pas une raison. — Alors, vous la blâmez de se marier? , — Je ne la blâme pas; je dis que c'est sca- breux, voilà tout. Le régisseur intervint. — Scabreux ou non, fit-il, je trouve qu'une femme doit toujours quitter l'inconnu pour le connu... Or, voyez- vous, mesdames, les amou- reux, c'est bel et bien,... mais c'est l'inconnu! — Ça dépend! dit une voix. Le régisseur se tourna vers l'auteur de cette interruption. C'était une ancienne soubrette réduite à l'emploi des duègnes et qui vivait depuis vingt-sept ans avec le journaliste qui avait prôné ses débuts. Le régisseur s'inclina et reprit : — Je ne parle pas pour vous, madame Brus- quin! Votre cas est différent... Vous êtes comme mariée. — Je pourrais l'être!... Marins m'a proposé vingt fois de m'épouser! — Je lésais bien. Aussi, je ne m'adresse pas à vous; c'est à ces dames... Sophie de la Tournelle éclata de rire. — Vous voulez que nous suivions l'exemple de madame Brusquin? — Non, rha chère enfant... — Eh bien, vous êtes poli ! 336 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. — Vous ne me comprenez pas... Je veux dire simplement... — Quoi? qu'est-ce que vous voulez dire?... — Je veux dire que si vous rencontriez un mari, vous auriez tort de ne pas le prendre. Juliette Ardouin interrompit : — A la condition qu'il nous plairait! — Naturellement; sans cela... Blanche d'Annecy s'était levée : — Alors, fit-elle du ton le plus ironique, c'est un mariage d'amour? — Il paraît. — Et peut-on sa voir où madame Praberneau va passer sa lune de miel? — Dans le pays de son mari... à Melun. — Le pays des anguilles ! — Comment? Blanche d'Annecy haussa les épaules :] — Tenez ! dit-elle, voilà l'effet que vous me faites ! Ses camarades, directement atteintes par ce blâme muet, allaient répliquer... mais le ré- gisseur éleva la voix. — Allons, mesdames... le troisième acte va commencer... En scène, mesdames, en scène! Et tout le monde quitta le foyer. LE MARIAGE d'aNTONIA. 237 III Sophie de la Tournelle ne s'était pas trop avancée en prenant la défense d'Antonia. Il était bien vrai que la petite bouquetière avait rompu définitivement avec le monsieur dont personne ne savait le nom et si cette rupture n'avait pas fait plus de bruit au théâtre, c'est qu'après -comme avant Antonia s'était ren- fermée dans cette discrétion diplomatique qui exaspérait si fort Blanche d'Annecy. Celle-ci dut se contenter des suppositions avec les- quelles ses camarades se plaisaient à entre- tenir sa jalousie et Sophie elle-même, qui se vantait quelquefois de recevoir les confidences d'Antonia, ne put ajouter qu'un renseignement à ceux qu'elle tenait déjà de la couturière : dans un moment d'abandon, son amie lui avait avoué que le personnage en question K s'était conduit comme un vrai gentil- homme ». Par exemple, tout le monde .put remarquer que le coupé mystérieux n'attendit plus An- tonia à la sortie du théâtre; et du jour où la nouvelle de son mariage fut officielle, l'actrice vint accompagnée d'une vieille dame qu'elle présenta à quelques-unes de ses camarades : liippppnntip a38 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. — Ma tante ! dit-elle. La tante salua et alla s'asseoir dans un coin de la loge où elle se tint toute la soirée sans adresser la parole à personne, pas même à l'habilleuse. Elle avait évidemment reçu des instructions précises à cet effet. N'importe ! cette réserve fut prise en très bonne part et Sophie de la Tournelle déclara que la tante d'Antonia avait des « façons on ne peut plus distinguées ». Comment en vint-on à raconter que cette respectable dame était une ancienne maîtresse de Charles X? C'est ce que je ne saurais dire. Il y a des bruits qui, nés ainsi on ne sait où ni pourquoi, s'accréditent avec d'autant plus d'autorité, et celui-ci qui n'avait aucune raison d'être ne contribua pas peu à augmenter la considération acquise tout de suite par ma- dame Balizan. La digne mercière accompagna sa nièce tant qu'elle joua, c'est-à-dire jusqu'au jour du mariage, l'engagement d'Antonia ne devant être rompu qu'à cette époque. Praberneau au- rait bien voulu que sa future femme renonçât plus tôt aux pompes du théâtre, mais celle-ci n'avait pas eu de peine à lui faire comprendre que c'était impossible, bien qu'il eût offert de payer lé dédit stipulé. LE MARIAGE d'aNTONIA. a'ic^ — La question du dédit est à part, avait répondu Antonia. Vous paierez le dédit, puis- que vous le devez, mais il ne s'agit pas de cela. Mon directeur a toujours été très gentil pour moi; je ne veux pas le mettre dans l'em- barras, et je l'y mettrais si je le quittais brus- quement. 11 faut que je lai laisse le temps de trouver quelqu'un qui soit en état de me rem- placer... Certainement, il ne manque pas d'ar- tisteâ à Paris, mais mon rôle ne peut pas être joué par une actrice quelconque... Cette suprême raison ayant convaincu Pra- bérneau, il demanda à suivre sa fiancée sur le théâtre, mais celle-ci se récria : — Pourquoi? dit-elle vivement. Vous vous défiez de moi ? — Oh! quelle idée ! — Alors, je ne vois pas pourquoi vous m'ac- compagneriez. Vous n'êtes pas un homme de théâtre, vous n'avez pas accès dans les cou- lisses, vous auriez l'air de me surveiller... ce serait ridicule! Praberneau n'insistant pas, Antonia prit un ton plus doux. — D'ailleurs, ajouta-t-elle, n'ai-je pas ma tante? L'honnête marchand de bois retourna donc au troisième rang de l'orchestre d'où il con- 2,'lO SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. tinua à applaudir, avec l'émotion inquiète d'un fiancé, celle dont il n'était autrefois que le plus fervent admirateur. Il eut ainsi la joie de con- stater qu'Antonia gagnait de plus en plus la faveur du public. L'annonce de son mariage avait ranimé autour d'elle un courant de curio- sité très favorable à la Sirène de Bougival et le secrétaire du théâtre avait très habilement profité de cette circonstance pour envoyer aux journaux une petite note dans laquelle il con- statait a le regain de succès obtenu par l'opé- rette quatre fois centenaire des Délassements Lyriques ». Il y avait même eu, à ce sujet, une petite polémique entre Adolphe Beauvisage et l'un des rédacteurs de la Mouche théâtrale. Adolphe Beauvisage avait publié ceci dans ses échos de coulisses : a Un mariage artistique à l'horizon! 5) Une de nos plus brillantes et de nos plus sympathiques .étoiles des théâtres de genre, mademoiselle A'**, va s'échapper prochaine- ment du firmament où elle venait de prendre place, pour se livrer aux douceurs de la vie conjugale. » C'est un riche propriétaire d'une des grandes villes du centre, M. P***, qui est jesponsable de cette infidélité faite à l'art... et au succès! LE MARIAGE D ANTONIA. U/JI » Nous n'avons pas le droit de lui refuser nos félicitations... — mais il nous permettra d'y joindre quelques regrets ! » La carrière de mademoiselle A'** s'annon- çait sous des auspices trop heureux pour qu'on put prévoir un si brusque dénouement. T> Enfin, nous nous consolerons en pensant que l'aimable actrice a réalisé l'idéal de son rôle... — puisqu'elle a pu placer toutes ses fleurs! » Ces lignes ayant été reproduites « sous toutes réserves » par la Mouche théâtrale, Adolphe Beauvisage tomba dans une colère que ses amis les plus chers furent impuis- sants à conjurer. Il prit sa plume des grands jours et écrivit : » Un de nos confrères s'approprie, suivant son habitude et sans en indiquer la source, — cet effort lui eût trop coûté! — la nouvelle que nous avons publiée hier au sujet d'un mariage dont nous étions seul, dans la presse, à avoir connaissance. a Par un sentiment de discrétion qui s'ex- plique de lui-même, — quand on est à même de le comprendre! — nous avions évité de prononcer le nom de mademoiselle A*'*; de sorte que notre confrère, nous supposant sans doute mal informé, a cru devoir joindre à la 14 242 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. reproduction littérale de notre texte, cette rubrique prudente : sous toutes réserves. ■t) Ce procédé, dont nous ne voulons pas nous faire juge, nous oblige à compléter nos pre- miers renseignements en apprenant à la Mou- che théâtrale — avec la garantie de notre si- gnature, qu'elle ne récusera pas, espérons- le ! — que l'actrice en question est mademoi- selle Antonia des^ Délassements-Lyriques... » Et nunc crudimini, cher confrère ! » C'est ainsi que la nouvelle du mariage d' An- tonia parvint à son ancien ami, Gaston de Rivesaltes. On se rappelle peut-être qu'après^ l'insuccès de sa tentative dramatique, le sym- pathique auteur de Romulus avait dû faire partie d'un voyage d'exploration au pôle nord. Mais au lieu de s'embarquer sur l'Atlantique, comme le Moniteur des coulisses l'avait an- noncé, le sympathique auteur s'était tout sim- plement retiré en province, dans sa famille, où il avait pansé de son mieux les blessures faites à son amour-propre littéraire, et les plaies encore saignantes de l'héritage paternel. Quand il revint à Paris au bout d'un an, il s'abstint d'aller voir Antonia. Le souvenir de ses dépenses le poursuivait encore, et comme il ne pouvait plus en supporter de semblables, il craignait d'être obligé de s'embarquer se- I.E MARIAGE d'aNTONIA. 243 rieusement cette fois pour les régions arc- tiques. Cependant le fin profil d'Antonia revenait souvent dans ses rêves et quand il apprit que l'actrice allait se marier, il ne résista pas au désir d'aller voir jouer cette pièce où on la disait si charmante. Il y alla, le pauvre jeune homme, et il fut charmé comme tout le monde, — plus que tout le monde! Les couplets de la petite bou- quetière produisirent sur lui une impression qui n'aurait pu être comparée qu'à celle dont Praberneau allait bientôt être victime. Décidé- ment, ces couplets étaient irrésistibles. Comme Praberneau, Gaston sortit enthou- siasmé à la fin du premier acte, mais plus heureux que lui, il put en sa qualité a d'au- teur » pénétrer dans les coulisses où le mar- chand de bois n'était pas admis. Il se dirigea vers la loge de l'actrice et frappa discrètement. — Qui est là? cria une voix. Gaston ne répondant pas (il était très ému), Antonia ouvrit vivement la porte et reconnut son ancien amant. — Vous ! fit-elle. Mais la petite bouquetière était habituée à ces sortes de rencontres et le premier moment mmimmmifii'mmwmmmmmt^^^'^^fmf'mtmmmm'mmim'^ 244 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. de surprise passé, elle reçut Gaston avec une aisance pleine de cordialité. — Entrez donc! dit-elle. Je suis bien con- tente de vous voir... Qu'est-ce qui me procure le plaisir de votre bonne visite ? L'auteur de Romulus balbutia quelques compliment^ : — Je suis dans la salle... Je vous ai applau- die... Vous jouez comme un ange... — N'est-ce pas? reprit Antonia... Le rôle me va bien... Voilà ce qu'il me fallait, voyez-vous! un bon rôle... Celui-là est tout à fait dans mes cordes... Ce n'est pas comme celui de la ves- tale, dans notre malheureuse pièce... Étais-je assez mauvaise, mon Dieu! Et dire que je ne m'en rendais pas compte! Ma parole ! il a fallu qu'on me sifflât trois fois de suite... car on nous a siffles, mon pauvre ami, et joliment encore!... Mais, pardon! je vous fais de la peine 1 — Du tout! ily a longtemps que j'ai oublié... — Vous avez raison... Il ne faut plus penser à ces choses-là... Qu'est-ce que vous avez fait depuis? Sophie m'a dit quelle vous avait ren- contré l'autre jour au Prytanée... Est-ce que vous avez une autre pièce? — Pas le moinsdu monde. J'ai renoncé com- plètement... LE MARIAGE d'aNTONIA. 2'|5 — Vous avez bien fait. Ce n'était pas voire atîaire, voyez-vous. Vous êtes un homme du monde, vous n'êtes pas tenu d'écrire des piè- ces; c'est bon pour ceux qui y sont forcés. Gaston voulut changer de conversation. — Eh bien, et vous? dit-il avec un sourire contraint, vous renoncez aussi au théâtre, à ce qu'il paraît? — Ah! on vous a raconté?... C'est vrai; je me marie dans huit jours, j'épouse un brave homme qui est tombé amoureux de moi... et pour le bon motif, comme vous voyez. Je crois qu'il me rendra heureuse. Ah! dame, il n'a ni vos manières, ni votre esprit... il sent un peu sa province; c'est justement ce qui m'a plu... Vous riez? Moi aussi, j'ai l'air de rire... Je suis dans un jour de gaieté et le plaisir de revoir un vieil ami comme vous me met de bonne hu- meur. Mais je ne suis pas ainsi avec tout le monde, il s'en faut! On dit même souvent que je fais ma tête... On a tort : je ne fais pas ma tête; seulement, je ne plaisante plus comme autrefois... Ah! j'ai changé, allez! depuis que nous ne nous sommes vus. Je suis devenue une femme sérieuse... Et savez- vous com- ment? Vous ne devineriez jamais : c'est à la suite de cette visite que nous avons faite en- semble à la vente de Maria Hurel! 14. mmm. '\ m iwipuiij,,iii ^mmmmmmitimtimm^mm 246 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. — Maria Hurel !... Une rousse? — Oui... vous vous rappelez? On avait fait un tapage énorme autour de cette vente; les meubles seuls avaient rapporté, disait-on, cent cinquante mille francs... Ah! bien oui ! Quinze jours après, Maria venait m'emprunter deux louis. — Allons donc ! — J'ai donné les deux louis qu'elle ne m'a pas rendus, comme de juste, mais j'ai fait des réflexions. J e me suis dit que les femmes étaient bien bêtes de faire tant d'embarras, pour être, après cela, à la merci d'une pièce de vingt francs!... — Le fait est... — Et c'est alors que j'ai commencé à chan- ger d'existence. Vous veniez justement de par- tir... Je suis entrée ici, où j'ai fait la connais- sance d'une personne dont on vous a peut-être parlé ? — Non! — Vous auriez pu savoir... quoique je n'aie jamais dit... C'est un homme du monde... très riche, très posé... vous devez le connaître... je crois qu'il fait partie de votre cercle. — C'est possible, mais... — Du reste, il ne s'agit pas de lui, puisque je l'ai quitté. Dieu sait pourtant s'il aurait LE MARIAGE d'aNTONIA. 24? voulu me retenir! Mais je n'ai pas cédé... et il n'a pas insisté non plus. Oh! c'est une justice à lui rendre : il a été parfait. Il a compris qu'il n'avait pas le droit de me faire manquer la po- sition qui m'était offerte. Sans doute, celle que j'avais avec lui était plus brillante; mais c'est un homme marié ; il ne pouvait s'engager pour l'avenir. Dans ma nouvelle position, au contraire, l'avenir est garanti; mon mari a largement de quoi vivre, sans compter ce qu'il gagne dans son commerce; j'ai de mon côté quelques petites économies; avec cela je n'au- rai plus aucun souci et je pourrai mener la vie régulière que j'ai toujours rêvée. — Et vous ne regretterez pas... — Quoi? mon théâtre? J'y ai du succès au- jourd'hui ;mais vous connaissez le public : on lui plaît aujourd'hui, on lui déplaît demain. Mes camarades ? sauf deux ou trois, elles me détestent et seront enchantées de me voir par- tir. Il n'y aura que les bons amis comme vous que je regretterai... eh bien, je leur garderai un bon souvenir et j'espère qu'ils ne m'oublie- ront pas tout à fait... — Oh! ma chère Antonia... Gaston allait achever sa phrase, lorsque la voix du garçon de théâtre se fit entendre dans le couloir : mam^m'^mpf^'^ 248 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE, — Mesdames!... le deuxième acte! Antonia fit un saut : — Le deuxième acte?... déjà! II y a long- temps que je devrais être partie... Elle se tourna vers le jeune homme. — C'est votre faute, s'écria-t-elle gaiement... Vous me faites bavarder depuis une heure... Allons, filez vite! que \e me déshabille... En disant cela, l'actrice le poussa doucement vers la porte, et comme Gaston, silencieux, hésitait à sortir, elle lui tendit la main : — Adieu! fit-elle... à moins que je ne vous revoie avant le grand jour. C'est mardi. Si d'ici là, vous avez occasion de venir me dire un petit bonjour, vous serez le bienvenu. Et elle referma la porte sur lui. L'auteur de Romulus resta quelques instants dans le couloir, en proie à une émotion dont il ne se rendait pas très bien compte. Mais il faut croire que le lendemain il avait vu clair dans ses sentiments, car il se repré- senta dans la loge dAntonia un peu avant l'heure où la petite bouquetière entrait en scène. 11 poussa la porte entrebaillée et surprit l'actrice, au moment où elle ajustait son cor- sage. Antonia poussa un cri. LE MARIAGE d'aNTONIA. a^g — Déjà vous! fit-elle... mais je ne suis pas habillée! — Raison de plus ! répondit cavalièrement Gaston d,e Rivesaltes. Et avec une hardiesse qui avait dû être pré- méditée, il appliqua un baiser sur l'épaule à demi couverte de la jeune femme. Celle-ci se redressa, scandalisée ; — Ah non!... fit-elle... pas cela! Gaston resta saisi ; elle continua : — Je vous ai reçu hier loyalement, en ami, parce que je vous considérais comme un homme d'honneur... mais si vous me prenez, vous, pour ce que je ne suis pas... — Ma chère amie... — Oh! il n'y pas œ d'amie » qui tienne... Les confidences que je vous ai faites auraient dû vous prouver que j'ai droit à quelque estime; si vous ne le sentez pas, j'en suis fâchée pour vous... — Mais enfin... — Non! mon cher, non! On ne se conduit pas ainsi avec une honnête femme... et si vous n'êtes pas venu pour autre chose, vous pouvez vous retirer. — Écoutez-moi... Antonia reprit avec calme, mais d'une voix qui ne souffrait pas de réplique : aSo SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. — Veuillez vous retirer. Gaston se retira. Et il s'aperçut alors qu'Antonia était plus charmante que jamais et qu'il ne l'avait jamais tant aimée. IV Le supplice du plus fidèle spectateur de la Sirène de Bougival touchait à sa fin. Vingt-quatre heures encore, et Praberneau allait devenir, à la face de Dieu et devant les hommes, l'époux légitime de la petite bou- quetière. Toutes les formalités nécessaires avaient été accomplies à la mairie et à l'église. An- tonia n'avait plus qu'à remettre au curé de sa paroisse le billet de confession sans lequel le sacrement n'aurait pas pu lui être conféré. Par un de ces scrupules honorables qui n'é- taient pas rares chez elle, Antonia avait voulu que ce billet fût parfaitement mérité, autre- ment dit elle avait tenu à se confesser avec toute la conscience possible. C'est dans cette intention qu'elle se rendit à Notre-Dame de Lorette. Que dit-elle au prêtre? C'est ce que nous ne LE MARIAGE d'axTOxXIA ' 25 1 saurions révéler. Le secret de la confession est chose sacrée et, si expansive que se fût montrée Antonia au sortir de l'église, nous n'aurions pas cherché à savoir de quelle façon elle avait ouvert son âme au digne prêtre chargé d'y porter la lumière... mais nous ap- prîmes, malgré nous, en traversant le foyer des Délassements-Lyriques, un détail qui a sa place marquée dans cette histoire. — Croirais-tu, ma chère, disait Antonia à son amie Sophie, que je suis obligée d'y re- tourner demain matin! — A l'église? — Mais oui ! J'ai eu la bêtise de dire au curé que je jouais ce soir pour la dernière fois... — Eh bien, puisque c'est pour la dernière fois?... — a Ça ne fait rien, m'a-t-il dit. Je ne peux pas vous donner Tabsolution quand je sais que vous allez vous livrer encore à une pro- fession que l'Église condamne. Jouez ce soir, puisque votre engagement vous en fait un devoir; mais revenez demain matin : votre confession pourra alors être complète et vous serez purifiée définitivement. » Et voilà comment Antonia, qui s'était cou- chée à deux heures du matin, le jour où elle ippiPiiir 252 SCENES DK I.A VIE DE THEATRE. joua pour la quatre cent soixante-douzième et dernière fois la Sirène de Bougival, se leva six heures après pour se rendre de son pas léger à Noire-Dame de Lorette, Une nouvelle épreuve l'y attendait sous les traits de Gaston de Rivesaltes qui, après l'avoir suivie à la sortie du théâtre, avait passé la nuit sous ses fenêtres et se retrouvait devant elle au moment où elle allait franchir le seuil de l'église. Depuis huit jours, la passion du pauvre garçon s'était manifestée sous toutes les formes. 11 avait écrit des lettres, il était allé épancher sa douleur dans le sein compatissant de Sophie de la Tournelle... Peines perdues! Antouia était restée inflexible et, comme elle le disait à son amie, rien ne pouvait la décider à tromper la confiance de l'honnête Praberneau. En apercevant Gaston, blanc comme son plastron — le malheureux n'avait pas quitté l'habit qu'il portait la veille aux Délasse- ments — Antonia eut un mouvement de pitié; mais elle se contint et d'une voix grave et triste : — Écoutez, dit-elle à Gaston, je vous assure que vous me faites beaucoup de peine. Si je n'avais pas engagé ma parole et si je ne me considérais pas déjà comme mariée, je serais LE MARIAGE d'aNTONIA. '3t53 peut-être capable de vous écouter encore... Mais il est trop tard; dans deux heures, je serai Madame Praberneau... En ce moment, on m'attend pour recevoir ma confession su- prême... Adieu, mon ami; oubliez-moi comme je vais vous oublier moi-même. Et ayant dit ces mots, elle entra dans l'é- glise. Elle en sortit transfigurée. La grâce l'avait véritablement touchée de son aile et c'est avec une ferveur tout à fait édifiante qu'elle avait promis au curé... Mais nous avons dit que cet entretien ne nous appartenait pas. V A onze heures précises, deux voitures de louage entraient dans la cour de la mairie du IX"^ arrondissement. Antonia occupait la première avec sa tante et ses deux témoins : le directeur des Délas- sements-Lyriques, M. Chaumoncel, et un ancien officier que la veuve du lieutenant Ba- lizan avait retrouvé à Vaugirard. Dans la seconde voiture, M. Praberneau faisait face au propriétaire de l'Hôtel des voya- 254 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. geurs et à un boutiquier de la rue de Lyon, qui avait bien voulu remplir, comme son voi- sin, les fonctions de témoin. La cérémonie se passa très simplement. C'est à peine si, en récitant les formules d'u- sage, le maire fit semblant de remarquer la future. Madame Balizan eut beau soutenir qu'il avait souri en prononçant ces mots : a Mademoiselle Julie Anna Cruchot, consen- tez-vous à prendre pour époux... etc. », il de- meura acquis que l'officier de l'état civil s'était montré digne de ses solennelles fonctions. En sortant de la mairie, les mariés se diri- gèrent vers l'église. La cérémonie religieuse devait avoir, comme la précédente, un caractère essentiellement privé. Elle devait s'accomplir dans une chapelle des bas côtés. Antonia, qui avait revêtu pour la circonstance une toilette gris perle très simple, quoique élégante, s'était refusée à occuper le milieu de l'église. — Si j'étais en blanc, avait-elle dit, je serais la première à le demander... mais, dans ma position, ce serait de mauvais goût ! De même, on n'avait pas envoyé d'invita- tions; mais les camarades de l'actrice avaient tenu à être lémoins de son bonheur, ainsi qu'un assez {jrand nombre de curieux et quelques LE MARIAGE D ANTONIA. courriéristes de théâtre qui voyaient dans cette cérémonie la matière d'un piquant « écho ï>. L'éghse était donc presque pleine, quand madame Praberneau y fit son entrée au bras de l'honnête marchand de bois. Après la bénédiction, les mariés se rendirent à la sacristie, et leurs amis les y suivirent. Parmi ceux-ci, on ne put s'empêcher de remarquer Flambardet pour le tact dont il ne se départit pas plus à l'église qu'au théâtre; alors qu'on prodiguait les embrassements â la nouvelle mariée et que Sophie, pour ne citer qu'elle, accablait Antonia de ses ten- dresses larmoyantes, Flambardet passa ma- jestueusement devant le couple nouvellement uni et s'inclinant très bas : — Madame, dit-il, à Antonia, je vous pré- sente mes respectueux hommages. A ce moment, les yeux de Sophie de la Tournelle se portèrent sur un personnage qui se dissimulait dans un coin de la sacristie. C'était ce malheureux Gaston. Le pauvre jeune homme avait voulu revoir encore une fois celle qui était définitivement perdue pour lui, et il la contemplait de loin avec une ex- pression si douloureuse que la bonne Sophie en fut touchée. Elle profita d'un moment où M. Praberneau recevait les félicitations élo- 256 SCÈNES DELA VIE DE THEATRE. quentes d'Adolphe Beauvisage, pour se pen- cher à l'oreille de son amie : — Regarde, dit-elle à Antonia... Il est là, près de la porte... Comme il est pâle! Ça fait pitié... Tu devrais lui dire une bonne parole... Antonia regarda... et se frayant un chemin à travers le cohue des complimenteurs, elle alla droit à Gaston de Rivesaltes. En la voyant s'approcher, le pauvre garçon faillit s'évanouir. Antonia lui prit la main : — Écoutez, dit-elle... Je suis une honnête femme et je ne retire rien de ce que je vous ai dit : vous ne me ferez pas manquer à mes devoirs... Gaston voulut parler. — Seulement, ajouta-t-elle en baissant la voix, je veux que mon mari me soit fidèle, et s'il me trompe... c'est avec vous que je me vengerai! UN SECRETARIAT La scène se passe dans le cabinet de M. Alfred Mor- salin, secrétaire général du théâtre des FantaisJes- Comiques. Il est une heure de raprès-midi. Louis, le garçon attaché au secrétariat, est seul dans le cabinet. Il dépose sur le bureau de son chef un gros paquet de lettres et de journaux MORSALiN, entrant. — Ah! ah!... ça Com- mence déjà? LOUIS. — Oh! oui, monsieur! J'ai eu beau leur dire qu'on ne donnait plus de places... il n'y a pas eu moyen de les renvoyer; ils sont enragés. C'est comme la grosse dame d'hier!... MORSALIN. — Elle est revenue? LOUIS. — Je crois bien! Elle était chez le concierge depuis onze heures; je lui ai dit que vous ne seriez pas ici de toute la journée. MORSALIN. — Vous avez bien fait. LOUIS. — Il y a aussi ce grand qui boite. . . vous savez bien?... il est venu l'autre jour avec une 1î58 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. dame... je ne me rappelle jamais son nom... il porte un lorgnon bleu... MORSALiN. — Ah!... Latorille? LOUIS. — Oui... c'est cela... Vaborille. MORSALIN. — Mais il ne boite pas ! LOUIS. — Tiens ! il m'a semblé qu'il boitait. MORSALIN. — Pas le moins du monde. LOUIS. — Enfin, ça ne fait rien... Il m'a laissé une lettre pour vous; elle est là avec les autres. MORSALIN. — Bon ! Pendant ce colloque, Morsalin a accroché son chapeau à une patère et a échangé sa jaquette contre une veste qu'il a prise dans une grande armoire où se trouvent aussi une cuvette, un pot à eau et divers objets de toilette. Il referme la porte de l'armoire et vient s'asseoir à son bureau. LOUIS. — Vous allez me donner les réponses? MORSALIN. — Oh! mais non! J'ai autre chose à faire!... Plus tard, les réponses! Et, vous savez ? que personne n'entre avant trois heures ! LOUIS. — Bien, monsieur. Il sort. MORSALIN. — Je n'aurai jamais le temps de faire mes échos... (il ouvre quelques journaux.) Voyons un peu ce que disent messieurs mes confrères... (Lisant.) a Meilhac et Halévyont lu hier aux Variétés... » Trop tard, mon bon- homme! C'est annoncé partout depuis trois UN SECRÉTARIAT. aSg jours! (Il prend un autre journal.) a Nous appre- nons avec plaisir que madame Nilsson ren- trera prochainement... » Oui... en i885... Sont- ils naïfs! a Nous sommes en mesure d'affirmer que Victorien Sardou... » Je crois bien! C'est moi qui ai donné la nouvelle!... « C'est de la bouche même de l'éminent auteur... » Par- bleu! va donc! ne te gêne pas!... « On peut compter que l'œuvre nouvelle dujeune acadé- micien... » Le jeune académicien!... Ils m'ont copié mot pour mot !... UNE VOIX AU DEHORS. — ... Mais puisque je suis venu avec lui! On ouvre la porte. LA VOIX. — Vous voyez bien! Chaudfroid apparaît sur le seuil de la porte. MORSALiN, se levant. — Qu'est-ce qu'il y a donc ? CHAUDFROID. — C'cst toH mameluckqui vou- lait me soutenir que tu n'étais pas là ! MORSALiN. — C'était sa consigne.. J'ai à tra- vailler., i CHAUDFROID. — Tiès bien... mais on recon- naît son monde, alors! Et qu'est-ce que tu fais de beau ? MORSALIN. — Oh! pas grand'chose... mon courrier... As-tu des nouvelles à me donner? iGo SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. CHAUDFROID. — On dit que Sardou... MORSALiN. — Connu ! c'est de moi... CHAUDFROID. — Ah! MORSALIN. — Ils m'ont tous reproduit, sans me citer, naturellement. Quelques-uns ont encore essayé d'arranger la chose, mais For- tunatus n'a pas pris cette peine; c'est textuel, mon cher!... mot pour mot! CHAUDFROID. — Ça ne m'étonne pas. Quand j'étais au Strapontin, il s'appropriait toutes mes nouvelles. A propos, tu peux annoncer qu'on va jouer la Petite Lucrèce aux Bouffes... Je viens de rencontrer Évariste et Val- fleury. MORSALIN, haussant les épaules. — Et ils t'ont dit?... Mais on ne lajouera jamais, leur pièce !... CHAUFROiD. — Pourtant... MORSALIN. — Jamais! Voilà bien deux ans qu'ils en parlent à tout le monde... personne n'en veut. D'abord, elle n'est pas faite. CHAUDFROID. — C'est unc raison... MORSALIN. — J'en sais quelque chose... Ils m'ont proposé de ia faire avec eux... Trézard en était aussi... Ça n'est pas venu; ça ne viendra jamais. ROBINET, entrant. — Je ne VOUS dérange pas ? MORSALIN. — Ah! c'est ce gêneur de Robi- net. Qu'est-ce que tu veux? UN SECRÉTARIAT. 261 ROBINET. — Une loge pour ce soir... Y a-t-il moyen? MORSALIN. ' — Mais oui!... (Il signe un coupon et le lui donne.) Tiens! CHAUDFROiD. — Mâtin! comme tu le gâtes!... Ça ne va donc pas? MORSALIN. — Heu!... Nous avons fait huit cents francs hier. cHAUDFRoiD. — C'est euçorc trois cents francs de plus qu'au Prytanée. ROBINET. — 11 fait si chaud! MORSALIN. — Oui... eh bien, file ! ROBINET. — Au revoir. Il sort. CHAUDFRoiD." — Qucl type ! MORSALIN. — Ah! ne m'en parle pas... J'en ai plein le dos! La porte s'ouvre brusquement et une petite femme se précipitant derrière Morsalin lui bouche les yeux. LA PETITE FEMME, d'une voix flùtée. — Qui est^ ce? MORSALIN. — Allons bou ! à l'autre, mainte- nant ! LA PETITE FEMME, même jeu. — Qui est-Ce? MORSALIN. — Veux-tu me lâcher ! LA PETITE FEMME. — Pas avaut que tu m'aies donné deux places. i5. j.mmij^ «iii iiMiuMp 262 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE, MORSALiN. — Tiens!... et fiche-moi la paix! LA PETITE FEMME. — Oui, mon ange ! Elle l'embrasse et se sauve en riant. MORSALIN. — J'espère qu'on va me laisser un peu tranquille, à présent ! LOUIS, entrant. — Monsieur... MORSALIN. — Qu'est-ce encore? LOUIS. — C'est un monsieur qui veut vous parler à toute force... je lui ai dit que vous ne receviez pas. MORSALIN. — Eh bien, alors ! LOUIS. — Mais il a tellement insisté... il pré- tend que c'est pour une affaire personnelle... voici sa carte. MORSALIN, examinant la carte. — « Georges de Serquigny. » Connais pas ! (à Louis.) Faites en- trer. CHAUDFRoiD, se levant. — Jeté laisse... je re- viendrai te prendre tout à l'heure. MORSALIN. — C'est cela... Chaudfroid croise près de la porte un monsieur fort bien mis qui se présente avec un très grand air. MORSALIN. — Monsieur Georges de Ser- quigny? LE MONSIEUR, s'inclinant. — Oui, monsieur. MORSALIN, lui indiquant un siège. — Veuille prendre la peine... UN SECRETARIAT. 263 M. DE SERQUIGNY. — MeFci bien... je ne veux pas vous retenir longtemps... je sais que vos instants sont comptés... (Il s'assied.) MORSALiN. — En effet... M. DE SERQUIGNY, avec importance. — Voici ce qui m'amène : je suis représentant de la com- pagnie la Vigilante, et l'on m'a prié... >ioRSALiN. — La Vigilante... c'est une com- pagnie d'assurances? M. DE SERQUIGNY. — Non, mousieur... non! Compagnie d'affichages... Nous avons le mo- nopole de toutes les annonces sur les pontons des bateaux-omnibus, et à cette occasion... MORSALIN, brusquement. — Ah! bon !... je com- prends... mais nous ne faisons pas d'annonces! M. DE SERQUIGNY, souriant finement — VoUS pouvez en faire... MORSALIN. — Non. M. DE SERQUIGNY. — Votre vojsin M. Tru- bert nous a pris un abonnement, et il pourra vous dire que notre système d'affichage diurne et nocturne... MORSALIN, sa levant. — C'est inutile, mon- sieur... Nous n'en avons pas besoin. M. DE SERQUIGNY. — Je sais bien que vos succès vous dispensent de toute réclame; pourtant une publicité intelligemment com- prise... 264 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. MORSALiN. — Je VOUS dis que nous n'en avons pas besoin ! M. de Serquigny atiré de sa poche un plan qu'il déploie sur le bureau de Morsalin. M. DE SERQUIGNY. — Pcrmettez-moi, au moins, de vous expliquer en quoi consiste le système... MORSALIN, repoussant le plan. — Je le connais. M. DE SERQUIGNY, souriant. — VoUS m'éton- nez, car notre monopole... MORSALIN. — Voyons, monsieur, ne perdez pas votre temps, et ne me faites pas perdre le mien ! M. DE SERQUIGNY. — C'est différent... je me retire, (il replie son plan.) Je vous demanderai alors de vouloir bien me donner deux places pour ce soir... MORSALIN, sèchement. — Impossible. M. DE SERQUIGNY. — Dcux places quelcon- ques... MORSALIN. — Nous n'en donnons pas. M. DE SERQUIGNY. — Ce n'cst pas ce qu'on m'avait dit... et, d'après la chaleur, je suppo- sais... MORSALIN, agacé. — Ah ! M. DE SERQUIGNY. — Enfin, monsicur... je n'insiste pas; j'espère être plus heureux une autre fois... Si vous me permettez de revenir... UN SECRÉTARIAT. 205 MORSALIN, parcourant des lettres. — Oui... oui... un autre jour. M. DE SERQuiGNY. — Au revoir, monsieur... Il sort. MORSALIN, seul. — Je n'aurai jamais le temps de signer mes billets. Une porte s'ouvre derrière Morsalin. — C'est celle du cabinet directorial. LAFERNET, passant sa tète. — Dites-donc, Al- fred, vous avez envoyé la réclame au Paris- Cascade ? MORSALIN. — Je m'en occupe. LAFERNET. Bon ! La porte du directeur se referme — l'autre se rouvre. UNE VIEILLE DAME entrant, suivie d'une jaune fille laide, chétive et mal habillée. ^ — Avance, mon enfant ; n'aie pas peur. MORSALIN, levant les 3'eux. — Qu'est-ce que vous demandez, madame ? LA VIEILLE DAME. — MonsicuT Alfred Mor- salin. MORSALIN. — C'est moi. LA VIEILLE DAME. — Si VOUS voulcz bien prendre connaissance... Elle lui remet une lettre. MORSALIN, parcourant la lettre à voix basse. — a66 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. a Mon cher ami, je vous recommande... » (Haut.) Eh bien, de quoi s'agit-il, madame ? Il se met à écrire. LA VIEILLE DAME. — Mon Dieu ! monsieur... j'ai appris que vous cherchiez une bonne chan- teuse pour votre nouvelle pièce et comme nous avons un parent qui est très lié avec votre ami, nous l'avons prié de vouloir bien... MORSALiN. — Oui... Vous voudriez faire engager mademoiselle... (La regardant.) c'est votre fille ? LA VIEILLE DAME. — C'est-à-dire, elle est comme ma fille... c'est moi qui l'ai élevée... elle est la fille de ma sœur... ses parents ayant perdu toute leur fortune, je me suis chargée... MORSALIN. — Bon ! bon ! Où a-t-elle fait ses études ? LA VIEILLE DAME. — A Amicus, chcz les sœurs Saint- Joseph de... MORSALIN. — Vous uc me comprenez pas. Je vous parle de ses études musicales... Elle n'a pas été au Conservatoire ? LA VIEILLE DAME. — Nou ! mousicur... je n'ai pas voulu; c'est trop mêlé. MORSALIN, riant. — Mais ici aussi c'est mêlé! LA VIEILLE DAME. — Oh! ça ue fait rien, monsieur, elle s'habituera... Elle a déjà joué et chanté en public... (Se tournant vers la jeune UN SECRÉTARIAT. 267 fille.) Voyons, chante à monsieur cet air que tu nous as dit l'autre jour... tu sais bien? (Fredonnant.) œ Ah! je ris de me voir si belle en ce miroir... » Va! n'aie pas peur, monsieur ne te n;angera pas... LA JEUNE FILLE. — Mais jc n'ai pas ma mu- sique ! LA viEiLLEDAME. — Tu n'en as pas besoin... Allons, va ! LA JEUNE FILLE, chantant d'une voix aiguë : a Je -voudrais bien savoir quel était ce jeune homme, » Si c'est un grand seigneur et comment... » MORSALIN, se retenant de rire. — Cela suffit, mademoiselle... Je vois ce que vous savez faire. LA VIEILLE DAME. — Alors, monsieuT, vous l'engagez? MORSALIN, même jeu. — Oh! pas encore!... Les engagements ne se font pas si vite. LA VIEILLE DAME. — Mais, mousieur, si vous avez besoin en ce moment... MORSALIN. — Non, madame... notre troupe est au complet... Plus tard, je ne dis pas... nous verrons... LA VIEILLE DAME. — Est-ce que vous ne pourriez pas nous fixer une époque ? 268 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. MORSALiN. — C'est bien difficile... Donnez- moi toujours votre adresse... on vous écrira. LA VIEILLE DAME, à la jeune fille. — Alice, donne une carte à monsieur. MORSALIN, se levant et prenant la carte. -;- Merci bien, mademoiselle. LA VIEILLE DAME. — Vous peusercz à nous, n'est-ce pas, monsieur? MORSALIN. — Soyez tranquille. LA VIEILLE DAME. — Allous-nous-en, Alice... Monsieur, je vous salue bien. Elle va pour entrer chez le directeur. MORSALIN, vivement. — Non !.. l'autre porte !.. à votre droite... (Il va l'ouvrir — la vieille dame passe devant lui.) Suivez le couloir... c'est cela. Il va pour refermer la porte. UN MONSIEUR , entrant. — Pardon ! . . . Monsieur le secrétaire, s'il vous plaît ? MORSALIN. — Il n'y est pas ! LE MONSIEUR, surpris. — Mais... LOUIS, accourant derrière le monsieur et faisant des signes à Morsalin. — Si! c'est M. Lafernet qui m'a dit de vous amener monsieur... Mon- sieur vient réclamer un manuscrit. MORSALIN, avec humeur. — A quel nom, mon- sieur? LE MONSIEUR, — Urbain Haudrian. UN SECllÉTAR lAT. 269 MORSALix. — Comment ? LE MONSIEUR. — Haudrian... par une H... H, a, u... d, r, i, a, n... Haudrian. MORSALIX, cherchant dans un répertoire. — Je ne vois pas ce nom là... Quel est le titre de la pièce ? LE MONSIEUR. — FiUppo FratelU. MORSALiN. — Hein ? LE MONSIEUR, détachant chaque S3llabe. — Fi~ lippo FratelU. MORSALIX. — Ah ! bon ! Il ouvre un carton et en sort une pile de manuscrits. LE MONSIEUR. — C'est un acte en vers... de 53 pages... une couverture bleue... (Se précipi- tant sur un manuscrit.) Tenez... le voilà... (Il le regarde.) Ah ! non ! (Il le rejette et veut en prendre un autre...) C'est peut-être celui-là. MORSALIN. — Laissez-moi chercher, mon- sieur. Il bouleverse tous les cartons. LE MONSIEUR, inquiet. — Vous devez l'avoir, pourtant. MORSALIN. — Sans doute... à moins qu'il ne soit resté chez le directeur. LE MONSIEUR. — J'en viens ! MORSALIX. — Ou chez le concierge. LE MONSIEUR. — C'est impossiblc... Il y a 270 SCENES DE LA VIE DE THEATRE. plus d'un an que je l'ai déposé... Je suis déjà venu trois fois... On m'a dit qu'on avait dû le lire. MORSALiN. — Enfin, monsieur, je n'ai pas le temps de le chercher en ce moment-ci... Si vous voulez bien repasser... LE MONSIEUR. — C'est que j'ai aussi une pièce en quatre actes : BiancaLorbano... Pour- riez-vous voir... MORSALIN. — Non, monsieur... Je n'ai pas le temps... Repassez ou écrivez. LE MONSIEUR. — Bien, monsieur... Je repas- serai. Il va pour entrer chez le directeur. MORSALIN, vivement. — Non! l'autre porte... à votre droite. LE MONSIEUR. — Ah ! pardon !.. Il salue et sort. MORSALIN. — Il faudra que je fasse enlever cette porte-là ! LOUIS. — Vous n'oubliez pas mes répon- ses, monsieur? Le couloir est déjà plein de monde. MORSALIN. — Attendez un peu... Je vous appellerai. Louis se retire. Morsalin signe fiévreusement une quan- tité de billets. UN SECRETARIAT. ROSE LYS, montrant sa tète dans l'entre-baîllement de la porte. — Y en a-t-il pour moi? MORSALiN. — Ah! c'est VOUS?... Entrez donc! 11 se lève et va à elle. ROSE LYS. — Vous savcz que je viens vous demander une foule de faveurs. MORSALIN, riant. — En échange de quoi? Il lui prend les mains. ROSE LYS. — A bas les pattes... (Elle le pousse vers son bureau.) Vojons, dépêchez-VOUS... Il me faut une loge ! MORSALIN, prenant un air grave. — Oh ! oh ! c'est beaucoup ! ROSE LYS, câline.. — Ah ! voyons... mon pe- tit Alfred... MORSALIN, vivement. — Alfred!... Elle m'a appelé Alfred ! ! . Il la lutine. ROSE LYS. — Voulez-vous finir !... MORSALIN. — Un baiser!... un baiser en échange de la loge ! !.. (il agite le coupon. — Rose Lys s'en empare et s'échappe.) Ah! scélérate, va! Il la poursuit. Rose Lys tourne autour des meubles. Il l'attrape. ROSE LYS, criant. — Voulez-vous finir!... Laissez-moi... Alfred !... Oh !... O.'JOL SCENES DE LA VIE DE THEATRE. Pendant cette lutte, un monsieur est entré dans le ca- binet. LE MONSIEUR, timidement. — Pardon ! Je VOUS dérange peut-être ? MGR SALIN, se retournant vivement. — Qu'est-ce que vous voulez ? LE MONSIEUR. — Excuscz-moi si... Rose Lys s'esquive en riant. MORSALIN, brusquement. — C'est pour des places?.. LE MONSIEUR. — Oui, monsieur ; j'ai osé espé- rer... MORSALIN. — Des places pour vous '' LE MONSIEUR. — Pour moi... c'est-à-dire pour les miens, car personnellement... MORSALIN. — Enfin , vous demandez des places... A quel titre? LE MONSIEUR, surpris. — Plaîtril ? MORSALIN. — Je VOUS demande à quel titre vous venez demander des places. Vous êtes journaliste? LE MONSIEUR, tressaillant. — Oh! non, mon- sieur... nullement! Je n'ai jamais tenu une plume, et je serais très embarrassé s'il me fallait... MORSALIN. — Alors, je ne puis rien vous donner... UN SECRÉTARIAT. 273 LE MONSIEUR. — Pourtant, M. Gondinet m'avait dit... MORSALiN. — C'est M. Gondinet qui vous envoie? LE MONSIEUR. — Sans doute! autrement, vous pensez bien que je ne me serais pas permis... MORSALIN. — Bon! (Il s'assied à son bureau.) Donnez-moi votre lettre... (Le monsieur le regarde d'un air étonné.) Est-ce que M. Gondinet ne vous a pas remis de lettre? LE MONSIEUR. — Il ne m'a rien remis du tout. MORSALIN, furieux. — Qu'est- ce que vous me dites, alors? LE MONSIEUR, ahuri. — Quoi? MORSALIN,. criant. — Vous me dites que c'est Gondinet qui vous envoie. LE MONSIEUR, criant plus fort. — Oui... mais il ne m'a pas donné de lettre!... Je l'ai vu à Limoges... nous sommes compatriotes... Il m'a dit : quand vous voudrez des places de théâtre... MORSALIN. — Eh bien, que M. Gondinet nous écrive! LE MONSIEUR, doucement. — Ah ! il faut qu'il vous écrive? MORSALIN. — Certainement!... Vous com- 274 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. prenez, monsieur, je ne vous connais pas, moiî LE MONSIEUR, piqué. — Ah! pardon!,., je ne croyais pas avoir l'air d'un voleur... MORSALiN. — Je ne vous dis pas... LE MONSIEUR. — Ma famille est honorable- ment connue à Limoges, et si vous avez besoin de références... MORSALIN, souriant. — Non, monsieur; seu- lement vous comprenez que nous ne pouvons pas donner de places sur une demande ver- bale; ce ne serait pas régulier. LE MONSIEUR, s'inclinant. — C'est différent... Du moment que vos formes administratives ne vous permettent pas de procéder autre- ment, je ne veux pas m'insurger... MORSALIN. — Priez M. Gondinet de vous remettre un mot. LE MONSIEUR. — Mais c'est que je ne le verrai pas... MORSALIN. — Écrivez-lui. LE MONSIEUR. — OÙ Cela? Je n'ai pas son adresse!... MORSALIN. — Moi. non plus. LE MONSIEUR. — Alors, Comment faire? MORSALIN, s'échauffant. — Faites ce qu'il vous plaira. Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise, moi? UN SECRETARIAT. LE MONSIEUR, très doux. — Pardon, mon- sieur... Je vois que nous ne nous entendons pas... je comprends, j'excuse votre irritation... MORSALiN. — Monsieur ! LE MONSIEUR. — Mais veuillez vous mettre un instant à ma place... Croyez-vous que je sois bien aise de ne pas avoir de billets, alors qu'on m'en a formellement promis ?... MORSALIN. — Ça ne me regarde pas ! LE MONSIEUR. — Comment! le service des billets ne vous regarde pas ?. . . Vous n'êtes donc pas secrétaire? MORSALiN, furieux. — Si, monsieur ; mais je ne suis pas obligé de vous faire compren- dre... LE MONSIEUR. — Vous ne pouvez pas me donner un simple renseignement?... Je ne vous demande pas autre chose... je vous prie de me faire savoir... MORSALIN. — Ah! tenez, monsieur... finis- sons-en. Qu'est-ce qu'il vous faut? LE MONSIEUR. — Je vcux savoir où de- meure... MORSALIN, criant. — Mais non! je vous de- mande combien il vous faut de places. LE MONSIEUR. — Ah! (Il réfléchit.) Ce que vous voudrez. MORSALIN, signant un billet avec rage. — Tenez! a-j6 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. LE MONSIEUR. — MonsieuT, je vous prie d'agréer mes sincères remerciements. MORSALiN. — Oui... Bonjour! LE MONSIEUR. — J'ai bien l'honneur de vous saluer. Il sort. CHAUDFROiD, entrant. — Eh bien, me voilà... . Es-tu prêt? MORSALIN. — Une minute!... (Il continue -à signer sas billets.) CHA uDFRoiD, le regardant. — J'^spère ! ... Il y en a aujourd'hui! MORSALIN, — Hélas! (Il sonne. — Louis entre.). Tenez, voilà vos réponses. LOUIS. — Mais c'est que j'ai d'autres Tel- tres... ' ' MORSALIN. — Trop tard... LOUIS. — En voici une qu'on m'a recom- mandée Spécialement... c'est d'un journal. MORSALIN. — Voyons! (Il décacheté la lettre.) a Le Moniteur de la Savonnerie... » (La déchi- rant.) Qu'il se fouille ! LOUIS. — El il y a plusieurs personnes qui demandent à vous voir, MORSALIN. — Je suis parti. LOUIS. — La grosse dame d'hier est revenue. MousALiN. — La grosse dame! (A Chaudfroid.) Filons! UN SECRETARIAT. LOUIS. — Elle va vous arrêter au passage. CHAUDFROiD. — Passc par chez L^fernet ! (Il ouvre la porte.) Tiens ! il n'y est pas... Dépê- chons-nous ! MORSALix. — Attends un peu... (Il court à son armoire-toilette, — se ravisant.) Ah! bah! tant pis! Je me laverai les mains chez Brébant. Ils disparaissent. — Au même moment, l'autre porte s'ouvre, et la grosse dame vient tomber dans les bras de Louis. — Tableau. it) PLUMAGEOT coxNtre LAFERNET Huit heures sonnaient chez la petite Flore, c'est-à-dire qu'il était près de midi, — la pen- dule retardait comme toujours, — lorsque Géraldine vint réveiller sa maîtresse. — Qu'est-ce que c'est? fit la petite Flore en se dressant d'un bond sur son lit. Géraldine lui tendit un papier plié en quatre. — Madame... c'est ça. La petite Flore prit le papier. — Quoi, ça? • Et elle lut : a Extrait des minutes du greffe du Tribunal civil de première instance du département de la Seine, séant au Palais de Justice à Paris. — République Française — Au nom du peuple Français... » La petite Flore regarda Géraldine : •iSo SCENES DE LA VIE DE THEATRE. — C'est pour cela que tu me réveilles?... — Mais madame... — Je ne m'en fiche pas mal, du peuple Fran- çais. Tiens! voilà ce que je lui dis, au peuple Français!... Et avec un geste d'épaule adorable, la petite Flore se replongea sous sa couverture. Géraldine avait ramassé le papier tombé à terre. — Madame, dit-elle, vous avez tort, c'est sérieux... c'est une signification... La petite Flore qui s'était tournée du côté de l'alcôve se redressa de nouveau : — Ah! ça! veux-tu me laisser dormir? — Bien! bien! comme vous voudrez... je dirai au monsieur qu'il s'en aille, voilà tout. — Quel monsieur? — Celui qui a apporté la signification. — L'huissier? — Oh! non! ce n'est pas un huissier... il est trop bien! C'est un homme d'une cinquantaine d'années, très comme il faut... Il paraît qu'il a absolument besoin de vous voir... dans vo- tre intérêt... je lui ai dit que vous ne receviez pas... alors, il m'a dit : remettez-lui ce papier; elle comprendra. — Je comprends qu'il t'a promis vingt francs et que tu ne veux pas les perdre... PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. sSl — Oh ! madame ! — Enfin! ça m'est égal... je suis réveillée, maintenant. Donne-moi mon peignoir. Et la petite Flore sauta à bas du lit. Mettre ses pantoufles, endosser son pei- gnoir, passer dans son cabinet de toilette et revenir toute parfumée et poudrée, fut pour elle l'affaire d'un instant. Cinq minutes après, Géraldine introduisait dans un boudoir orange et bleu le monsieur que sa maîtresse consentait à recevoir. — Excusez moi, mademoiselle, dit celui-ci en entrant, de me présenter chez vous d'aussi bonne heure; mais il s'agit d'une affaire qui vous intéresse tout particulièrement; voici ma carte. La petite Flore prit la carte, y jeta les yeux et aussitôt : — Je m'en doutais! s'écria-t-elle d'une voix vibrante. Le monsieur la regardait avec étonnement. — Ah ! vous êtes monsieur Tabourel, huis- sier?... Très bien joué! Mais vous perdez votre temps, mon cher... tout le mobilier est au nom de ma mère... ainsi, bonsoir! Et faisant un demi-tour, elle se dirigea vers la porte. Tabourel l'arrêta. 16. 282 SCENES DE LA VIE DE THEATRE. — Vous VOUS trompez, fit-il en souriant, je ne viens pas pour saisir votre mobilier. — Pour quoi, alors? — Je vous apporte une simple signification... — Ah!... vous voyez bien! — ■ Attendez-doncl... et quelques conseils qui ne vous seront peut-être pas inutiles. Ce mot de « conseils » rappela la petite Flore au sentiment de la situation. Du mo- ment qu'on ne venait pas pour la saisir, elle n'avait pas besoin de crier. — Monsieur, dit-elle en prenant un air di- gne, je vous remercie, mais ie ne m'explique pas à quel titre... Elle s'arrêta, marquant bien que le sens du discours était suspendu, précisément comme dans un lever de rideau où elle avait eu à dire la même phrase : a Je ne m'explique pas à quel titre... » Et elle attendait que son interlocuteur l'inter- rompît, toujours comme dans le lever de rideau. Heureusement pour elle, l'huissier avait la repartie prompte. — A titre d'admirateur, répliqua-t-il; je vous ai applaudie assez souvent, mademoiselle, pour que vous ne vous étonniez pas de la sympathie que vous m'inspirez comme ar- tiste... et comme femme. PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 283 Ces mots prononcés avec l'accent d'une con- viction profonde désarmèrent la petite Flore. — C'est différent, fit-elle; du moment que vous ne me prenez pas pour la première venue. . . — Oh! mademoiselle !... — Mettez- vous là et causons : qu'est-ce que vous vouliez me dire avec votre signification ? La petite Flore s'était jetée sur un divan. L'huissier s'assit à côté d'elle. — Je voulais d'abord vous engager à en prendre connaissance. — A quoi bon ? ça vient encore de cette vieille canaille de Lafernet, n'est-ce pas? Voilà trois mois qu'il me scie avec ses papiers tim- brés... il peut bien m'en envoyer tant qu'il voudra ; ce n'est pas cela qui me décidera à prendre son rôle !.. — C'est possible; mais en attendant M. La- fernet a obtenu un jugement contre vous. — Un jugement !... quel jugement ? — Celui que je viens vous signifier. Vous n'avez-donc pas compris ?... Vous avez été condamnée. La petite Flore fit un soubresaut. — Moi ! condamnée ?... Elle est forte, celle- là ! Et par qui ? et pourquoi? — Condamnée par défaut... Vous n'avez pas compara... il fallait comparaître... 284 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. — Pour me trouver face à face avec cet exploiteur de femmes? Il n'y a pas de danger! Je le lui ai dit à lui-même : Allez devant la justice, si ça vous plaît... ce n'est pas moi qui vous y suivrai... Ah! mais non! par exem- ple !... Ah! mais non!... La petite Flore était très montée; elle tré- pignait, elle s'agitait... Tabourel lui prit les mains. — Calmez- vous, lui dit-il, et écoutez-moi. Il faut d'abord que vous connaissiez le juge- ment rendu contre vous... Voulez- vous que je vous donne lecture des attendus ? La petite Flore n'était pas encore calmée. — Lisez-moi tout ce que vous voudrez ! fit-elle. Et entre ses dents, pensant toujours à son directeur : — Horreur d'homme, va ! Tabourel commença sa lecture : « Entre Jean Etienne Lafernet, directeur du, etc.. » Et Zoé -Florentine Plumageot, dite Flore, artiste dramatique, demeurant, etc. » Le tribunal, etc.. » Après en avoir délibéré, etc., etc. » Attendu qu'aux termes d'un acte sous seing privé en date du i" octobre 1877, Zoé Pluma- geot s'est obligée envers Lafernet à jouer en. PLUMAGEOT CONTRE LAFERXET. 285 chef, en double, en partage ou en remplace- ment... » — Cen'est pas vrai, jamais en remplacement! — Laissez-moi lire !... — Je n'ai jamais joué en remplacement et on ne m'y forcera pas... ah ! mais non ! L'huissier reprit : a ... En remplacement et deux fois par jour au besoin (matinée et soirée)... — Pourquoi pas la nuit aussi ? Pendant qu'on y est, on peut me forcer à jouer la nuit! — De grâce, mademoiselle... — Allez ! allez ! «... Dans la compagnie du théâtre des Fan- taisies-Comiques, tous les rôles anciens et nou- veaux qui lui seront distribués, sans en pou- voir refuser aucun, sous quelque prétexte que ce soit, et à paraître dans toute les céré- monies, dans toutes les pièces à spectacle... » — Ah ! elles sont jolies, leurs pièces à spec- tacle!... «...Lorsqu'elle en sera requise; » — Dit-on aussi qu'il faut se mettre à moitié nue ? — Allez toujours ! oc Attendu que Zoé Plumageot a refusé d'exé- cuter ledit contrat, en n'acceptant pas le rôle qui lui était dévolu dans la pièce intitulée le Trou de la serrure. ^ — Je crois bien ! dix lignes et pas de costume ! « Qu'il est établi qu'après avoir été régu- lièrement convoquée aux répétitions de cette pièce, par les lettres d'avis ordinaires et par une sommation en date du 1 3 janvier 1870, elle a persisté à ne pas vouloir s'y rendre... » — Tiens ! parbleu ! a Qu'ainsi Zoé Plumageot n'a pas exécuté l'engagement par elle contracté; que dès lors Lafernet est fondé à demander l'application de l'article i5 dudit engagement dont les clau- ses ont été ci-dessus mentionnées... » — Dites donc ! est-ce que vous en avez en- core pour longtemps ? — J'ai fini : PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 287 a Attendu que d'ailleurs l'indemnité lixée à titre de dédit par ledit article n'a rien d'exa- géré dans l'espèce... » — Non ! presque rien ! a Qu'en effet le refus de Zoé Plumageot a eu pour résultat de retarder la représentation de la pièce mise à l'étude... — Ils veulent dire : de retarder le four ! a Que Lafernet a dû engager spécialement pour remplir le rôle destiné à Zoé Plumageot une autre artiste... » — Ah! parlons-en, de celle-là ! ce Dont il a été obligé de subir les conditions onéreuses... » — Oui, trente francs par mois... a Attendu, en conséquence, que la demande de Lafernet est de tous points fondée ; » Par ces motifs : » Donne défaut contre Zoé Plumageot, » Et la condamne à payer à Lafernet à titre de dommages-intérêts, pour le préjudice à lui causé, la somme de dix mille francs avec les intérêts à partir du jour de la demande, » Et la condamne aux dépens, d — C'est tout? « Ainsi jugé et prononcé à l'audience de la première chambre du tribunal civil de la Seine, tenue publiquement... » 288 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. — Ah ! non ! assez !... Je vous dispense du reste. La petite Flore s'était levée. Tabouret, toujours assis sur le divan, se tourna vers elle : — Vous vous en allez? dit- il. — Ce n'est donc pas fini ? — C'est fini... si vous voulez. Acceptez-vous le jugement? — Qu'est-ce que j'aurai à faire, si je l'ac- cepte ? — Vous aurez à payer dix mille francs... et les frais. La petite Flore eut un beau mouvement : — Eh bien, voilà tout! on les leur paiera, leurs dix mille francs, et dix mille sous avec, si ça leur fait plaisir ! Ce serait malheureux qu'une femme, dans ma position, n'eût pas le moyen de les trouver, ces dix mille francs; j'en trouverai vingt, j'en trouverai trente... — C'est différent, fit Tabourel, je n'ai plus qu'à me retirer. J'avais espéré pour vous que vous feriez opposition ou que vous en appelle- riez, et j'aurais été heureux de vous servir en cette circonstance... — Vous êtes bien aimable... — Mais puisque vous préférez vous acquit- ter envers M. Lafernet... PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 28;) La petite Flore bondit : — Je ne lui dois rien ! — Permettez ! vous lui devez actuellement dix mille francs... — Dix mille claques !... Payer un sou à cet homme-là? vous ne le voudriez pas ! — Vous venez de me dire que vous con- sentiez. — Jamais de la vie ! — Vous acceptez le jugement. . — Je l'accepte, quant aux juges... Je leur paierai tout ce qu'il faudra, aux juges; ils ne sont pas au courant de l'affaire, ils ont cru tout ce qu'on leur racontait... je ne leur en veux pas. Mais quant à Lafernet, je lui dis : Flûte ! — Vous oubliez que le jugement est rendu en sa faveur... — Je m'en moque bien, de son jugement. Il peut s'en faire des faux- cols... — Alors, vous ne paierez pas? — Certainement non ! — Nous sommes d'accord. Et Tabourel se rassit. — Voyons, fit-il, causons sérieusement. Voulez-vous faire opposition ? Et comme la petite Flore ne comprenait pas, il lui expliqua que le jugement ayant été rendu par défaut, elle était en droit de faire 17 ago SCENES DE LA VIE DE THEATRE. revenir la cause devant les mêmes juges. — A quoi bon? répliqua la petite Flore; si ce sont les mêmes juges, ils rejugeront de la même façon. Sur cette réflex ion, qui indiquait que la petite Flore commençait à se rendre compte de sa situation, Tabourel la mit au courant de la marche à suivre pour interjeter appel du juge- ment rendu. Il fallait laisser passer les délais d'opposition et constituer un avoué, chez lequel la petite Flore élirait domicile. Cette perspective la fit rire. — Moi ! aller m'installer chez un homme que je ne connais pas? Je vous trouve encore drôle, vous!... Enfin, ça m'est égal; j'irai tout de même, si le prince y consent. Tabourel eut quelque peine à lui faire com- prendre qu'il s'agissait d'un domicile purement fictif. — Tant pis, dit-elle, ça m'aurait amusée. Pour le second point, le choix d'un avocat, la petite Flore n'hésita pas un instant et de- manda à Tabourel quel était le meilleur avo- cat. C'était celui qu'elle voulait prendre. Là encore, il fallut lui expliquer qu'il n'y avait pas de « meilleur avocat », que ces mes- sieurs étaient tous aussi bons les uns que les autres et que la seule distinction à établir entre PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 291 eux consistait dans le nombre plus ou moins grand de leurs affaires. Ceux qui étaient très occupés se faisaient payer très cher; les autres étaient moins exigeants ou ne l'étaient pas du tout. — Mais, au fait, dit la petite Flore, j'en con- nais, des avocats! — Vous devez en connaître. — Ce monsieur que je vois toujours chez Blanche d'Annecy, c'en est un, je crois? — Comment s'appelle-t-il ? — Albert! — Albert... quoi? — Attendez donc ! Elle m'a dit son nom une fois... c'est un nom d'oiseau... Moineau... Rossignol... Pinson... Ah! Loriot!... c'est cela!... Albert Loriot. — Ah! oui... le secrétaire de M. Gallier. — Est-ce que je peux le prendre pour avocat? — Albert Loriot?... Si vous voulez. Il est jeune, ardent, plein d'enthousiasme... il dé- fendra une jolie femme!... Eh! Eh! savez-vous qu'on va loin avec cela ! Et Tabourel, qui s'était rapproché tout en causant, saisit la taille de la petite Flore. Celle-ci se recula. — Dites donc ! dites donc ! vous ! Tenez-vous un peu, s'il vous plaît ! aga SCENES de la vie de théâtre. — Je me tiens parfaitement. Comment ! voilà une heure que je suis là à ne m'occuper que cïe vos intérêts... — Eh bien, occupez-vous-en encore; sinon... — Ça suffit, chère amie, on sera sage. La petite Flore se rapprocha, — Alors je vais écrire à M. Loriot de venir me voir? — Ah! mais non! un instant!... on ne fait pas venir les avocats chez soi, on va chez eux. — Quelle bêtise !... — C'est la règle. — Eh bien, alors, pourquoi vient-il chez Blanche d'Annecy? — C'est différent : Blanche d'Annecy n'est pas une cliente; c'est plutôt lui qui... — Taisez-vous donc, mauvaise langue! — Je ne dis rien. Et Tabourel baisa les mains de la petite Flore. II Quelque temps après, l'affaire Plumageot contre Lafernet était distribuée au rôle de Ja quatrième chambre de la cour. La petite Flore avait suivi les conseils de Tabourel et tout entière au procès qu'elle PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. Ig3 poursuivait, elle était en consultations perpé- tuelles avec son avocat et son avoué. On ne la trouvait plus chez elle. Ses amis s'en plaignaient. Le prince était particulière- ment malheureux. Il s'était présenté plusieurs fois à l'entresol de la rue Prony et Géraldine avait toujours dû répondre : — Madame est chez son avoué. Ou: — Madame est chez son avocat. Et le fait est que la petite Flore donnait peu de répit à maître Laiguillon et à maître Loriot. A maître Loriot, surtout. Il y avait même eu à ce propos une scène assez vive entre la jeune plaideuse et son amie Blanche d'Annecy. Celle-ci, étant venue un jour chez l'avocat, n'ayait pas été reçue. — Monsieur est avec un client, avait dit le domestique. La présence de ce client étonna Blanche, qui eut la curiosité d'attendre dans sa voiture la fin de la consultation. Au bout d'une demi-heure, le client descen- dit et Blanche reconnut son amie Flore. Dispute, explications... Ces dames remon- tèrent chez l'avocat où la scène ne se termina que grâce à l'intervention d'un jurisconsulte 194 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. ami de Loriot. Le jurisconsulte affirma à Blanche d'Annecy que les règles de l'ordre avaient seules empêché son confrère de la recevoir pendant que Flore était là... et, en signe de réconciliation, ils allèrent dîner tous les quatre au restaurant. Cette aventure ne ralentit pas le zèle de la plaideuse. Non contente d'avoir eu des entre- tiens fréquents avec son conseil, elle voulut conférer aussi" avec l'avocat de son adversaire M^ Cabarraud. Ce fut en vain qu'on l'engagea à s'abstenir d'une démarche qui semblait pour le moins déplacée. La petite Flore ne voulut pas en démordre : — Je le connais, s'écria-t-elle, ce monsieur Cabarraud. Il vient souvent au foyer et il est toujours très aimable avec moi... L'autre jour encore, il m'a dit que je ressemblais à la Nema d'Yomède ! (Pour les profanes : Vénus Anadyomène.) M** Cabarraud était, en effet, un habitué du théâtre des Fantaisies -Comiques et de bien d'autres théâtres. Il ne manquait pas une première représentation et les chroniqueurs, qui l'avaient cité pendant longtemps au nom- bre des a personnalités » présentes à ces fêtes, avaient fini par le comprendre dans la foule PLUMAGEOT CONTRE LAFERXET. ac)^ de ceux qu'on ne nomme plus. Il faisait partie du « Tout Paris obligatoire ». M^ Cabarraud était l'avocat des directeurs. Il avait dû souvent plaider pour eux, et cette situation jetait une certaine réserve dans les rapports qu'il entretenait avec les artistes. Toujours gracieux, d'ailleurs, et galant au be- soin, M'' Cabarraud ne craignait pas de s'ar- rêter quelquefois dans les coulisses, et c'est ainsi que la petite Flore avait eu l'occasion de causer avec lui. Elle n'hésita donc pas à venir le trouver. Le premier mot de la petite Flore en en- trant dans le cabinet de l'avocat fut celui-ci : — Tiens ! c'est gentil chez vous ! M" Cabarraud ne répondit à cette exclama- tion que par un froid salut, et désigna un fau- teuil à la visiteuse. Celle-ci aborda résolument l'entretien : — Vous savez ce qui m'amène? fit-elle. — Non, mademoiselle. — Comment! reprit la petite Flore, vous ne savez pas que je plaide contre mon directeur? — Si fait. — Eh bien ! alors? M^ Cabarraud la regarda. — Alors... quoi? La petite Flore commençait à s'animer. ■J.()6 SCÈ'NES DE I.A VIE DE THEATRE. — Vous ne devinez pas que je viens m'en- tendra avec vous! — A quel sujet, mademoiselle? — Au sujet de mon affaire, parbleu ! Vous la connaissez bien... c'est vous qui avez plaidé devant le tribunal, où vous m'avez même un peu abîmée, à ce qu'il paraît! — Mais, mademoiselle... — Oh ! je ne vous en veux pas !... Ce vieux menteur de Lafernet vous avait raconté la chose à sa' façon, et comme dit le proverbe : qui n'entend qu'une cloche... C'est pour cela que je viens vous voir; on vous a dit le pour, je vais vous dire le contre... M° Cabarraud sourit finement. — Pardon, mademoiselle... ceci regarde votre avocat... — Je le sais bien, seulement... — Je suis l'avocat de votre adversaire... — Qu'est-ce que ça fait ? — Ça fait beaucoup. Mon devoir m'interdit... — Quoi? d'être mis au courant de l'affaire? Je veux vous mettre au courant, voilà tout; vous n'étiez pas à la lecture : vous ne savez pas ce qui s'est passé ! — Pardon! je sais... — Connaissez- vous seulement le rôle? vous l'a-t-on montré, le rôle ? PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 297 — Je n'ai pas besoin... — Ah! voilà! on ne vous l'a pas montré!... et on viendra dire que je suis forcée de le jouer quand même... on parlera de mon engage- ment... comme si tout le monde ne savait pas que les engagements ne signifient rien... c'est rempli de choses impossibles; on vous dit qu'il faut être là tous les soirs, même quand on ne joue pas, qu'on n'a pas le droit d'être malade sans prévenir... des bêtises, quoi! on n'y fait même pas attention... et aujourd'hui on vient vous dire : œ Vous ne pouvez pas ceci, vous ne pouvez pas cela... » c'est trop ridicule, à la fin!... La petite Flore avait débité toute cette ti- rade sans prendre haleine. Quand elle s'arrêta, n'en pouvant plus, l'a- vocat parla à son tour. — Mademoiselle, fit-il avec le plus grand calme, je vous répète que je suis Tavocat de M. Lafernet; les règles de mon ordre, autant que les plus simples convenances, m'interdi- sent donc de vous entendre plus longtemps. Le ton froid de M'' Cabarraud déconcerta un peu la pauvre Flore. Elle voulut réagir, et, avec de petites mines d'enfant : — Ta! ta! ta! ta! c'est très joli tout ce que vous dites là, mais ce n'est pas sérieux... 17- agS SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. M^ Cabarraud devint grave : — Pas sérieux ! — Oui, oui, vous voulez faire le méchant et vous ne pouvez pas. Vous me parlez d'un air sévère comme si vous vouliez me manger... ma parole! si je ne vous connaissais pas, vous me feriez peur... Et elle se mit à rire, montrant deux jolies rangées de dents blanches. M*' Cabarraud était resté impassible. — Je regrette, mademoiselle, dit-il, de ne pouvoir mieux accueillir votre démarche ; mais, encore une fois, les règles de mon ordre... L'actrice rit plus fort : — Ah! non, s'écria- t-elle. Pas celle-là! Je les connais, les règles de votre ordre... C'est bon pour Blanche, mais pas pour moi... — Je ne comprends pas... — Enfin, vous ne voulez pas vous occuper de mon affaire ? L'avocat fit un mouvement d'impatience. — Vous croyez peut-être que je perdrai mon procès? — Je ne préjuge rien... La petite Flore éclata : — Eh bien, vrai ! ce serait fort, ça ! On me condamnerait à payer dix mille francs? le tri- ple de ce que je gagne en une année? Et pour- PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 299 quoi? parce que je n'ai pas voulu accepter un rôle ignoble? M'' Cabarraud se leva. — Oui, ignoble ! comme tout ce qui se fait dans ce théâtre-là! Avec ça qu'elle est conve- nable, leur pièce !... c'est à faire rougir les gen- darmes ! Et vous croyez que je les paierai, les dix mille francs? Ah! bien, vous ne me con- naissez pas, par exemple ! On peut bien me condamner à mort, me mettre en prison, me faire tout ce qu'on voudra... je ne paierai pas. Ah ! mais non ! je ne paierai pas ! Et sur ce dernier mot, la petite Flore fut prise d'une attaque de nerfs. M" Cabarraud essaya de la rappeler à elle. Il lui prit les mains : — Mademoiselle... voyons, mademoiselle... La petite Flore se débattait toujours. M^ Cabarraud était très embarrassé. Pouvait-il laisser cette jeune femme dans un état pareil? Devait-il lui porter secours? Fallait-il appeler ? Après une minute d'hésitation, il se décida à appeler, et étendit le bras vers un cordon de^ sonnette... Aussitôt Flore se leva, droite comme un pi- quet, et toisant l'avocat, qui la regardait tout hébété, elle lui dit sèchement : 3oo SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE, — C'est bien, monsieur!,.. Je n'ai pas besoin de vos gens! Puis, se dirigeant vers Ja porte et à part soi : — Heu! les règles de son ordre!... Et elle s'en alla. III — Cocher, rue Montmartre, 21 3 r C'est à cette adresse que la petite Flore se fit conduire en sortant de chez M* Cabarraud. C'est là que demeurait Tabourel. — Eh! bon Dieu! qu'avez-vous, fit l'huissier en la voyant entrer dans son cabinet, les 3'^eux rouges, les cheveux ébouriffés, la figure dé- faite... La petiie Flore s'assit. — Ecoutez-moi, dit-elJe brusquement. Etes- vous mon ami? L'huissier tressaillit : — Quelle question! — Eh bien ! vous pouvez me rendre un grand service. C'est sur vos conseils que j'ai entamé l'affaire contre Lafernet... il faut que vous m'aidiez à la terminer. Donnez-moi les noms de mes juges... — Est-ce que Loriot ne les connaît pas? PLUMAGEOT CONTRE LAFERXET. 3oi — Ah!... Loriot !... on ne peut rien lui de- mander. C'est un gentil garçon... il a l'air de s'intéresser à vous... il est plein de bonne vo- lonté... mais il ne comprend rien! — Devant quelle chambre vient votre af- faire ? • — Devant la quatrième... — La quatrième? attendez!... Tabourel se leva, entra dans l'étude et re- vint au bout d'un instant, avec une note à la main. — Voici vos noms, dit-il : MM. Masson des Ormiers, président; Huguin-Bridonnet; Saint- Bérard, Fréminsel, de la Panouille, La Vay- rautrie, Péquin des Bois... — Ça fait sept. Et où demeurent-ils? — Vous avez besoin aussi de leurs adresses? — Tiens, parbleu! — Vous voulez aller les voir? — Certainement ! — Mais ça ne se fait pas! — Eh bien, ça se fera. — Mais, ma chère amie... La petite Flore se leva : — Ah! mon cher ami, vous allez commencer par me laisser tranquille, n'est-ce pas? Je ne suis pas venue ici pour que vous me fassiez de la morale ; je sors d'en prendre. Lo2 SCExVES DE LA VIE DE THEATRE. — Expliquez-moi... — Je n'ai pas le temps. Tout ce que je peux vous dire, c'est que votre M. Cabarraud s'est conduit avec moi comme le dernier des lâches.. . et qu'il me le paiera ! . . . — Qu'est-ce qu'il vous a fait? — 11 a voulu m'épater avec les règles de son ordre... comme si je ne les connaissais pas aussi bien que lui, les règles de son ordre!... — Calmez-vous. — Oh! toujours!... c'est le grand mot : Calmez-vous!... Je me calmerai plus tard. Oui ou non, voulez- vous me donner ces adresses ? — Écoutez-moi... — Ne me les donnez pas; je les trouverai sans vous. Et, arrachant la note que Tabourel avait gardée à la main : — J'ai les noms, ça me suffit. Tabourel voulut les lui reprendre; mais Flore était déjà près de la porte et lui adres- sant un petit salut de la main. — Adieu, mon cher, fit-elle. Et vous verrez qu'on ne se moque pas d'une femme comme moi! PLUMAGEOT CONTRE LAFERXET. 3o3 IV La petite Flore se procura, comme elle l'avait dit, les adresses des conseillers et put commencer aussitôt ses visites. Aussitôt? non! Elle se fit faire auparavant un joli costume, un peu sombre, sérieux et coquet, modeste et provocant, un costume enfin qui devait lui conquérir toutes les sym- pathies; puis elle entra en campagne. Elle se présenta d'abord chez le président de la quatrième chambre, l'honorable M. Mas- son des Ormiers. M. Masson des Ormiers la reçut poliment, mais froidement, et quand la petite Flore, très émue, eut égrené son chapelet, il lui adressa le speech suivant : — Mademoiselle, j'ai pour habitude d'étu- dier scrupuleusement les afiaires qui me sont soumises; je prendrai connaissance de votre dossier, je m'entourerai de tous les documents . qui pourront éclairer ma religion et je me pro- noncerai dans le sens qui me sera indiqué par ma conscience. Ce discours débité lentement, avec des in- flexions douces mais nettes, refroidit un peu 3o4 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. l'exubérance de la petite Flore. Elle se retira d'une manière assez gauche, en murmurant quelques paroles vagues : oc Certainement, monsieur... je pense bien que vous ne feriez pas... aussi, ce n'est pas pour cela... Bonjour, monsieur » et elle salua le président. Uue fois seule, la petite Flore se remit de son trouble. — Bah! dit-elle, ça n'en fait qu'un. . Et puis, après tout, il n'est pas contre moi. Allons voir le second. M. Huguin-Bridonnet fut moins froid, mais il ne fut pas plus rassurant. Tout le temps que parla la petite Flore, il prit des notes : — Vous dites que vous avez refusé le rôle? — Oui, monsieur, mais... — Très bien! Vous jugiez que ce rôle était indigne de votre talent? — Certainement, monsieur, puisque... — Très bien! Et votre directeur. vous l'im- posait? — Oui, seulement... — Très bien. Vous vous dérobiez donc à l'exécution de votre engagement? — C'est-à-dire que je ne voulais pas... — Très bien ! Et ce cas est prévu par l'ar- ticle i5? PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 3o5 — Il y a, en effet, un article... — Très bien! je n'ai pas d'autres renseigne- ments à vous demander. — Mais, monsieur, je ne vous ai pas expli- qué... — Votre avocat s'expliquera à l'audience. Au revoir, mademoiselle. Et, avec un sourire plein de grâce, l'hono- rable conseiller reconduisit la petite Flore jys- qu'à la porte de son cabinet. La petite Flore commença à s'inquiéter. Qu'allait-elle devenir si tous ses juges l'accueil- laient de la même façon? M. La Vayrautrie lui rendit un peu de cou- rage. C'était un très aimable homme, ce M. La Vayrautrie. Il avait conservé les traditions galantes de l'ancienne magistrature et on lui reprochait même de les exagérer un peu. Son collègue, M. Fréminsel, lui -avait dit un jour avec la gravité dont il ne se départait jamais : a Rappelez-vous, mon cher, qu'en toutes cir- constances le magistrat doitrester magistrat ! » M. La Vayrautrie oublia absolument cette recommandation en recevant la petite Flore. Il l'engagea d'abord à relever son voile, que la pauvre enfant tenait pudiquement baissé, et comme celle-ci , tout émue , s'y prenait 3o6 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. assez mal, il ne craignit pas de l'aider en dé- tachant le tulle qui se trouvait pris dans ses cheveux. La glace était rompue. La petite Flore, recouvrant aussitôt sa volu- bilité ordinaire, se mit à raconter toutes les misères qu'on lui avait faites, et la jalousie de ses camarades, et la méchanceté du régisseur, et la vilaine conduite de son directeur, qui voulait se venger de la froideur qu'elle lui avait toujours témoignée... M.La Vayrautrie semblait compatir pleine- ment aux malheurs de la petite Flore : Comment avait-on pu chagriner une per- sonne aussi aimable, aussi sympathique ?... Est- ce que ces beaux yeux étaient faits pour pleu- rer!... Assurément la conduite de M. Lafernet était abominable... Sa passion seule pouvait l'excuser. M. La Vayrautrie admettait, dans une certaine mesure, que cet homme eût cher- ché à se venger des dédains de sa pension- naire... On ne renonce pas facilement aux faveurs d'une si jolie personne, etc.. etc.. La petite Flore partit enchantée... C'est dans des dispositions non moins riantes qu'elle se présenta le lendemain chez M. Fréminsel. Malheureusement, l'honorable conseiller était en voyage. Elle raconta son PLUMAGEOT CONTRE LAFERXET. idj affaire au valet de chambre — un garçon qui avait l'air très intelligent — et elle laissa une carte que le domestique promit de remettre à M. Fréminsel aussitôt que celui-ci serait de retour. La petite Flore alla ensuite chez M. Saint- Bérard. Là non plus, elle ne trouva personne, ou du moins elle ne trouva pas celui qu'elle deman- dait. Mais comme elle se désolait de ne pas rencontrer M. Saint-Bérard, disant qu'il s'agis- sait d'une affaire très importante, une affaire qui ne souffrait pas de retard, on alla cher- cher le précepteur des enfants, M. l'abbé Ful- gence. L'abbé Fulgence arriva tout effaré et rougit beaucoup en apercevant la visiteuse. C'était un jeune homme de vingt- trois ans, doux et timide ; il habitait Paris depuis peu de temps, et n'avait quitté le séminaire que pour se charger de l'éducation des petits Saint-Bérard. — Pardon , madame, dit-il . . . donnez-vous la peine... je vous demande bien pardon... M. Saint-Bérard n'est pas là... je regrette vi- vement... Il s'agit, me dit-on, d'une affaire très importante. — Oui, monsieur, très importante... — Si vous voulez bien me suivre... je vous 3o8 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. demande bien pardon... Parici !... donnez-vous la peine d'entrer... pardon ! La petite Flore, conduite par l'abbé Ful- gence dans un grand salon, style Empire, s'assit sur un sopha où elle put prendre ai- sément la pose d'une héroïme éplorée. C'est dans cette attitude qu'elle expliqua à l'abbé Fulgence tout ce qu'il devait savoir, à com- mencer par les premières années de sa vie. Elle lui raconta comment elle avait été élevée, à quel âge elle avait perdu son père., par suite de quelles circonstances elle était entrée au théâtre... Ce mot de théâtre fit rougir le jeune précepteur, mais elle le rassura en lui expliquant qu'elle ne s'était faite actrice que pour garder son indépendance, qu'il y avait encore. Dieu merci! des femmes honnêtes, qu'elle se piquait d'être du nombre, qu'on n'avait jamais rien eu à lui reprocher... etc. L'abbé Fulgence en était déjà convaincu. Pendant qu'elle parlait en gesticulant et en s'essuyant les yeux avec un mouchoir très parfumé, le jeune précepteur la regardait, rougissait, pâlissait... Enfin, il se leva et, d'une voix émue : — Je vous remercie, mademoiselle, de la confiance que vous avez bien voulu me témoi- gner... je suis très sensible à la preuve de PLUMAGEOT CONTRE LAFERXET. 809 sympathie dont... croyez bien que de mon coté... si jamais j'ai l'occasion... nous nous rencontrerons peut-être... — Venez me voir! fit vivement la " petite Flore... 59, rue Prony... à l'entresol. — Je ne pourrai probablement pas... les devoirs de mon emploi... ma situation chez M. Saint-Bérard... mais en attendant je par- lerai pour vous. — C'est cela! protégez-moi, n'est-ce pas? Vous serez bien gentil ! Et ce a bien gentil y>, accentué avec une effu- sion charmante, mit fin à un entretien qui devenait gênant pour l'abbé Fulgence. Chez M. de la Panouille, l'entrevue eut un caractère beaucoup plus libre. La petite Flore attendait qu'on eût prévenu M. de la Panouille... — Tiens! c'est toi ? fit une voix derrière elle. La petite Flore se retourna et reconnut... qui? le fils du magistrat, Edgar de la Panouille, un bon garçon qu'elle avait rencontré souvent chez des amis communs et, avec qui elle s'était liée — en tout bien, tout honneur! — Que venez-vous faire dans la maison de mon père, ô madame ! A cette question posée avec une emphase comique, la petite Flore répondit en quatre 3lO SCÈNES DE l'a VIE DE THEATRE. mots. Edgar ne lui faisait pas peur, lui ! Il comprenait la situation. Et, en effet, Edgar la comprit fort bien : — Je vois ce que c'est, dit-il, nous avons assez des Fantaisies-Comiques et nous vou- drions aller faire un petit tour à Monaco. — Es-tu bête ! — La difficulté est d'expliquer cela à mon père. C'est un homme rigide, mon père... Il n'a jamais été à Monaco, ou, s'il y a été, il ne s'en souvient plus... Enfin, nous tâcherons de lui glisser la chose en douceur... Je lui dirai que Lafernet est un vieux voleur, un homme qui vit des femmes... mon père le condam- nera. — Oh! oui ! hein? — Mais, si je réussis, qu'est-ce que tu me donneras? Réponds! qu'est-ce que tu me don- neras? — Edgar!... Quel grand fou!... si on en- trait... laissez-moi!... Edgar! La petite Flore s'échappa. Elle n'avait plus qu'une visite à faire, une seule. Elle devait voir encore M. Péquin des Bois. M. Péquin des Bois était un vieux magis- trat qui touchait à l'âge de la retraite et que tout le monde au palais respectait pour son PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 3ll zèle et pour sa science... Malheureusement, il était sourd — très peu, disaient ceux à qui il avait donné gain de caus^; — effroyablement, disaient les autres. Il reçut la jeune actrice avec courtoisie et l'invita à lui expliquer son affaire. La petite Flore, encouragée par cet accueil bienveillant et aussi par les succès qu'elle avait déjà obtenus, s'engagea dans une série d'explications que le vieux magistrat ne par- venait pas à saisir. 11 tendait l'oreille : — Comment dites-vous?... Une canne? on vous a donné des coups de canne ? — Non, monsieur... une panne ! M. Péquin des Bois ayant l'air de ne pas comprendre. Flore élevait la voix: — Une panne \... c'est un rôle de dix lignes; je n'ai pas un effet. — Qu'est-ce que vous avez fait? — Je dis : je n'ai pas un effet... il n'y a pas un mot qui puisse porter... — Ah! très bien... Rien à porter... une panne. Et M. Péquin des Bois répéta plusieurs fois ce mot inconnu qu'il voul*t graver dans sa mémoire : — Une panne . . . une panne ! ... on lu i a donné une panne... 3l2 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. • L'entretien,, coupé ainsi de fréquentes in- terruptions, dura deux heures, au bout des- quelles la petite Flore se retira brisée, mais ravie. Elle avait vu tous ses juges, sauf un! Et à peine était-elle rentrée chez elle, que quelqu'un demandait à lui parler. C'était le domestique de M. Fréminsel qui venait lui dire, de la part de son maître, que ce magistrat l'attendrait le lendemain matin, à dix heures ! V L'affaire Plumageot contre Lafernet allait bientôt se juger. Depuis deux semaines, la petite Flore ne quittait plus le Palais de jus- tice. — Je veux connaître mon champ de bataille, disait-elle. Et pour se préparer aux émotions qu'elle allait ressentir pour son compte, elle assistait aux audiences de la Cour, passant d'une chambre à l'autre £t demandant mille expli- cations aux avocaifô dont elle était devenue l'amie... Elle arrêtait tout le monde et apos- trophait les personnages les plus considé- rables : PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 3l3 — Tiens! M. Gallier... Bonjour, mon cher maître... qu'est-ce que vous avez fait de votre secrétaire? 11 n'est pas sérieux, vous savez? Ah ! Voilà Chaleuil !... Et ce monstre de Cabar- raud qui passe dans le fond... Oui, oui, fais semblant de ne pas me voir, va ! La petite Flore ne respectait même plus la robe des juges. On la vit un jour accoster M. Fréminsel au sortir de l'audience... mais l'honorable con- seiller s'éloigna vivement et elle ne put pas lui parler. Aussi, l'affaire de l'aimable Flore avait-elle fait un certain bruit dans le petit monde du Palais et par les racontars des jeunes avocats qui étaient reçus chez elle, quelques femmes de magistrats avaient fini par savoir qu'une actrice à la mode, mademoiselle Flore, des Fantaisies-Comiques, allait avoir un procès avec son directeur. Ces cancans vinrent aux oreilles d'une pro- vinciale nouvellement arrivée à Paris, ma- dame Marsouin de Fréville, femme de l'avo- cat général qui, tout justement, était appelé à conclure dans l'affaire Plumageot. On imagine la joie de madame Marsouin de Fréville en apprenant que son mari, connu iusqu'alors par les succès qu'il avait rempor- i8 3l4 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. tés en province, allait débuter à la cour d'ap- pel dans une affaire vraiment parisienne, dans une affaire scandaleuse! M. Marsouin de Fréville voulut la détrom- per. Cette affaire Plumageot n'avait absolu- ment rien de scandaleux ; il s'agissait d'une simple contestation entre une artiste et son directeur; l'actrice faisant beaucoup de ta- page, on avait raconté des histoires impos- sibles, comme toujours, mais il n'y avait rien, absolument rien... Cette déclaration, loin de calmer la curio- sité de madame Marsouin de l^réville, ne fit que la surexciter. Elle manifesta l'intention d'assister à l'au- dience. — Je veux l'entendre parler, dit-elle à son mari. ' Celui-ci s'y opposa. — Ce serait ridicule, s'écria-t-il, ça ne se fait pas... Tout le monde se moquerait de nous... A Paris, les femmes d'avocats généraux ne vont jamais entendre leurs maris. Et plus il insistait pour que sa femme ne vînt pas à l'audience, plus elle s'entêtait à vouloir y aller. La discussion s'envenima. — On ne peut donc pas la voir, cette demoi- PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 3l5 selle Flore, s'écria madame Marsouin de Fre- ville ; elle est donc bien belle î — Quel rapport... — Oui... oui... je sais ce que je veux dire : il paraît que ton actrice a tourné la tête à tous ces messieurs ; ils lui font la cour... tu as peut- être l'intention de te mettre aussi sur les rangs? — Tu es folle ! — Je comprends que dans ce cas-là ma pré- sence te gênerait... Aussi, sois tranquille, je cède ; je n'irai pas à l'audience. — Mais, voyons... — Je n'irai pas ! Et madame Marsouin de Fréville se retira dans ses appartements. VI — La parole est à M. l'avocat général. A ces mots, la petite Flore tressaillit. On allait encore entendre un avocat?... qu'est-ce que c'était que cet avocat général dont per- sonne ne lui avait parlé?... à quoi servait-il?... pour qui était-il?... Enfin! elle allait bien voir. D'ailleurs, elle n'avait rien à craindre... l'af- faire marchait très bien. Albert Loriot s'était parfaitement tiré de sa plaidoirie. 3l6 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. Il n'avait eu qu'un mot malheureux, celui- ci : — Je n'ai pas à vous dire, Messieurs, ce qu'est mademoiselle Flore comme artiste... Tout Paris la connaît. On avait ri. Mais cette impression ne pouvait pas nuire à la petite Flore, bien au contraire ! Et quand M* Cabarraud avait répondu à Albert Loriot, il s'était exprimé avec beaucoup de modéra- tion. — Messieurs, avait-il dit, je n'examinerai pas plus que mon confrère les titres artistiques de mademoiselle Flore : le talent ne se discute pas, il s'impose; je m'incline et je passe. Ne parlons donc pas de cette aimable actrice. Au- dessus de la personne, si intéressante qu'elle soit, il y a une simple question de principe... Doit-on remplir, oui ou non, les engagements qu'on a contractés? Et il avait continué sur ce ton. — Il est très convenable, vraiment, disait la petite Flore, très convenable. Quant aux conseillers, ils ne bougeaient pas ; mais ils paraissaient très bien disposés. Au mo- ment où l'on avait ri — sur le mot maladroit de Loriot — M. La Vayrautrie s'était mouché et M. Fréminsel avait fait semblant d'examiner PLUMAGEOT CONTTR'fe LAFERNET. 3l7 ses papiers, comme pour marquer qu'ils blâ- maient l'inconvenance de l'auditoire. Tout allait donc bien. C'est alors que M. Marsouin de Fréville se leva. Il était très ému. oc Messieurs, dit-il, s'il est un point sur lequel tous les honnêtes gens soient d'accord, c'est assurément celui qui fait l'objet de la cause que vous êtes appelés à juger aujourd'hui; le respect de la parole donnée est inscrit à la première page de ce code humain, auquel nous sommes tous initiés sans études préa- lables, et je me félicite que, pour le premier jour où j'ai l'honneur de prendre la parole devant vous, il me soit donné d'affirmer une fois de plus les grands principes de morale et d'équité qui sont la base et la sauvegarde des sociétés civiles: Cet exorde excita un murmure flatteur. — 11 parle très bien, pensa la petite T' lore. M. Marsouin de Fréville continua Œ Qu'est-ce au fond, messieurs, que cette affaire Plumageot contre Lafernet? L'avocat de l'intimé vous l'a dit : une simple question de fait sur l'exécution ou la non-exécution d'un contrat. Mais cette question va aussi plus loin et plus haut : elle touche à un ordre 3l8 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. d'idées bien supérieur aux considérations per- sonnelles qui forment la base du procès et c'est à cette hauteur que je voudrais m'élever. » J'écarterai d'abord la personnalité de made- moiselle Plumageot. J'admets qu'elle ait eu des griefs sérieux contre son directeur et je suis prêt à reconnaître que les obligations ré- sultant de son engagement avaient, dans l'es- pèce, un caractère particulièrement pénible. Il est certain qu'un rôle écourté et un costume qui ne l'est pas moins doivent répugner à une actrice sincèrement éprise de son art, et s'il faut vous l'avouer, messieurs, je me sens rempli d'indulgence pour ces artistes qui, forcées de sacrifier sur l'autel de Thalie toutes les pudeurs de la femme, se révoltent à la pensée d'une exhibition qui blesse leurs plus purs et leurs plus intimes sentiments. Ces femmes sont à plaindre, messieurs... Sur ce mot, il y eut un mouvement dans l'auditoire. Un «oh » étouffé venait de se faire en- tendre. M. Marsouin de Fréville se tourna du côté où cette exclamation s'était produite, et aper- çut sa femme qui se dissimulait de son mieux. Sa femme était là! Elle le guettait! Elle PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 3ig pouvait mal interpréter ses paroles et, jalouse comme elle l'était, provoquer un scandale. Quelle situation pour ce magistrat dont la nouvelle fortune excitait déjà tant d'envie!.. Qu'allait-on croire? qu'allait-on dire? C'était sa réputation compromise, son avenir per- du... L'avocat général, un instant atterré, releva la tête... et, frappant sur son bureau : — Oui, messieurs, je dis que ces femmes sont à plaindre, et j'ajoute... 11 prit un temps : — ... J'ajoute que ce cas n'est pas celui de mademoiselle Plumageot. Un second « oh » se fit entendre du côté où se tenait la petite Flore; mais, cette fois, l'avocat général n'y prit pas garde ; il conti- nua : — Mademoiselle Plumageot, messieurs, appartient à la catégorie de ces personnes sans principes qui, se jouant des sentiments les plus saints et foulant aux pieds les devoirs les plus sacrés, ne craignent pas d'apporter le trouble et la désolation dans les sociétés qui les acceptent. Sous un nom empriinté comme tout ce qui sert à les faire vivre, elles réclament le titre d'actrice ; et ce sont bien, en effet, des femmes de théâtre, ces créatures qui ''^^^^ft^Tff 3lO SCENES DE LA VIE DE THEATRE. s'introduisent dans les intérieurs respectables pour y jouer la comédie de l'amour et du dé- sintéressement!... Les plus forts s'y laissent prendre, messieurs, et l'on a vu des hommes considérés et honorés, des hommes devant lesquels tout le monde s'était incliné — et s'in- cline encore ! — on a vu ces hommes céder à un entraînement que leurs fonctions, leur âge et leur caractère auraient rendu bien regret- table... si cette faute ne devait pas être consi- dérée comme l'oubli d'un instant, oubli racheté par de graves et nobles travaux! Ici, deux ou trois conseillers inclinèrent dou- cement la tête en signe d'approbation. L'avocat général reprit : — Il vaut mieux pourtant ne pas être exposé à ces défaillances... contre lesquelles on n'est vraiment garanti que par les mille joies de la félicité conjugale! Heureux, messieurs, ceux qui, trouvant à leur foyer les vertus domesti- ques unies aux charmes d'une maturité tou- jours aimable et toujours aimée... Un nouveau mouvement se produisit dans l'auditoire. — De l'air ! cria-t-on, de l'air! Le président releva la tête d'un air à la fois interrogateur et sévère. L'audiencier se précipita vers le fond de la PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 321 salle et revint tout essoufflé dire un mot à l'oreille du président. — La cour suspend .'audience, dit grave- ment le magistrat. C'était madame Marsouin de Fréville qui s'é- tait évanouie. Elle ne revint à elle que dans les bras de son mari et quelqu'un qui se trouvait près d'eux entendit cette phrase murmurée àl'oreille de l'avocat général : — Ah! Paul!... C'est donc vrai!... Toujours aimée!... VII «; La Cour... etc., etCc » Statuant sur l'appel... etc., etc. » Adoptant les motifs des premiers ju- ges... etc. » Confirme le jugement rendu contre... etc. » Et la condamne en tous les dépens. » Ce fut Tabourel qui apporta cet arrêt à la pauvre Flore. L'actrice n'en parut pas surprise. — C'est votre faute, dit-elle aigrement. Et comme l'huissier la regardait sans com- prendre : 322 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE. — Dame! il fallait me donner le nom de l'avocat général!... J'ai vu tous ces mes- sieurs : c'est le seul chez lequel je ne sois pas allée ! FIN TABLE Pages l'envers d'une revue 1 ROMULUS 43 LA REPRISE DES Forçuts de l'Honneur 69 COMMENT ON COLLABORE Io3 LE BÉNÉFICE DE FONTENOY , 117 LES FOLLES DANSEUSES , 140 RECTIFICATIONS : l55 UN GALA AUX FOLIES-PLASTIQUES I77 LE MARIAGE d'aNTONIA 197 UN SECRÉTARIAT 257 PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET 279 FIN DE LA TABLE IMPRIMERIE EMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2 T lu PQ Dreyfus, Abraham 552 Scènes de la vie de théâtre D7 ?1 PLEASE DO NOT REMOVE CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY